Chapitre 2 – Qu’est-ce que la créativité politique ?

Prononcez le mot « créativité », et beaucoup pensent instantanément à au moins trois choses énervantes : une réunion de brainstorming plus ou moins réussie, un animateur vous demandant de coller plein de post-its colorés sur le mur, et des résultats un peu farfelus qui, une fois passée l’excitation de la réunion, ne seront pas mis en œuvre… Ce n’est pas ainsi, ni avec trois astuces tirées du chapeau et cinq techniques aux acronymes bizarre, façon « votre coach vous facture 500 euros de l’heure pour vous faire faire des jeux d’équipe » que nous réenchanterons la politique ou ferons mieux face aux défis de notre temps. « Les Edward de Bono et autres consultants ont causé du tort au concept en en faisant une profession », s’insurge François Jégou, designer et créateur de Strategic Design Scenarios, qui travaille auprès des autorités européennes et françaises.

Une compréhension nuancée de la créativité est essentielle, qui ne soit pas réduite aux nombreuses croyances erronées à son sujet, ni instrumentalisée par les professionnels de la question, loin de l’obsession absurde à laquelle certaines entreprises la réduisent. Or, circulent à son sujet de nombreux mythes : elle serait réservée aux personnes « créatives » et ne pourrait donc être enseignée. Elle serait cantonnée aux arts. Ce serait avant tout une affaire d’expression individuelle désinhibée… La capacité créatrice a toujours été un objet de fascination incompris. Tout cela est faux : tout le monde peut être inventif, la créativité est possible dans tous les domaines, et elle requiert beaucoup de discipline et de nombreuses compétences. Il est vrai que le pouvoir d’invention ne se décrète pas. Mais on ne l’attend pas non plus passivement.

Depuis quelques décennies, des chercheurs, principalement des psychologues et des neuro-scientifiques se sont penchés sur la question. Ils ont démontré que nous avions tous un potentiel créatif et qu’il pouvait être cultivé, tant pour les individus que pour les groupes de personnes. Le psychologue Mihály Csíkszentmihályi a interviewé et analysé les personnes les plus créatives sur plusieurs décennies : prix Nobel, lauréats du prix Pulitzer, artistes de renom. Il en a conclu qu’on ne peut tirer d’enseignement quant à la personnalité de la personne créative. Contrairement à l’idée romantique du chercheur solitaire et torturé, elle est très variable. Les neuroscientifiques ont quant à eux essayé de découvrir les mystères de la créativité en recourant aux techniques d’imagerie pour observer l’activité mentale de scientifiques ou d’artistes engagés dans un processus créatif. Eux aussi constatent que la faculté créative se manifeste d’une myriade de manières et nécessite l’activation simultanée de différentes parties du cerveau, combinant analyse, interprétation, transformation, empathie, utilisation de l’analogie et de la métaphore, et compréhension du processus d’apprentissage lui-même. Tous s’accordent pour constater que les personnes créatives cherchent par amour du sujet et du processus créatif lui-même. En psychologie, on appelle cela la motivation intrinsèque.

Vous aurez déduit la bonne nouvelle essentielle : la créativité n’est pas réservée à quelques-uns, au profil psychologique ou à l’héritage génétique particuliers, nous pouvons bien au contraire cultiver notre capacité d’innovation collective, qui ne se réduit pas à quelques techniques. Pour déployer toute notre créativité dans le champ politique, il faut comprendre plus précisément que :

  • La créativité implique de trouver des solutions à la fois originales, utiles, efficaces, et efficientes : exactement ce à quoi s’emploient, ou devraient s’employer, toute personne et organisation investie en politique.
  • La pensée créative se distingue de l’imagination et de l’intelligence, qui y participent, mais ne se résument pas à elles. Et c’est tant mieux, car cela signifie qu’on peut la cultiver.
  • L’innovation prolonge la créativité, il faut donc considérer les deux ensemble. Plus généralement, la créativité nous invite à envisager les solutions en politique sur toute leur chaîne de vie, de leur génération à leur communication, expérimentation, sélection, puis mise en œuvre à grande échelle.

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