Monsieur Villani, face aux machines apprenantes, devenons des sociétés apprenantes

Avec Edouard Le Maréchal, auteur d’Innover à l’âge du papillon : Comment réussir durablement dans un monde chaotique ?, Editions Kindle, 2017

Le rapport du député Cédric Villani sur les défis de l’Intelligence Artificielle apportera, à n’en pas douter, une contribution réfléchie, enrichie d’une consultation citoyenne. Il pourrait toutefois s’appuyer sur une autre forme de création de connaissance, l’intelligence collective, et illustrer l’importance d’une révolution IA au service d’un monde essentiellement humain.

L’Intelligence Artificielle (IA) est un sujet qui envahit le paysage des décideurs et des médias. Anticiper le débat essentiel qu’elle ouvre pour notre avenir et choisir une personnalité aussi respectable et compétente que le médaillé Fields Cédric Villani est une démarche pleine de sagesse. Son rapport est donc attendu avec intérêt. Néanmoins, a-t-on pris suffisamment en compte la dimension collective dans son instruction ?

Quelle contribution de l’IA au bien-être individuel et collectif ?

Louanges à Cédric Villani d’avoir opéré une consultation citoyenne sur l’IA pour alimenter ses recommandations. Cette démarche positionne clairement le débat pour ce qu’il est : un enjeu sociétal. Pourtant, l’IA y est envisagée avant tout comme moteur de croissance et de développement pour la technologie et l’économie. C’est en tout cas ainsi qu’elle est décrite en creux dans la consultation. Car derrière la question « de contribuer à l’élaboration de cette stratégie ambitieuse, sur un enjeu qui nous concerne tous », apparaît une seule thématique explicitement relative à l’humain, celle de promouvoir un « cadre de confiance éthique et de confiance pour le développement de l’IA ». Les six autres thématiques questionnent l’organisation de la recherche, les impacts socio-économiques, la réglementation des données.

L’application à l’IA sera-t-elle donc abordée par le Dr. Villani aussi comme instrument de développement du bien-être individuel et collectif ? Quid du développement de l’individu et du collectif pour répondre aux craintes d’inégalités sociales, de transformation du milieu urbain, de menaces pour les libertés individuelles, voire de dérive policière ?

A l’âge de l’IA, dépasser la bonne vieille boite à idées

Sur la démarche consultative, on peut aussi se poser des questions : période de congés, publicité limitée, méthode minimaliste, se résumant à des posts récoltés sur un site dédié avec un système de vote basique. Chaque participant, qui s’est inscrit préalablement au site, poste ses propositions ou ses commentaires et peut voter pour les autres propositions, portant sur le texte initial ou sur une proposition : l’expression est asynchrone, individualisée et animée en ping-pong.

Ce dispositif a le mérite de la transparence, mais ressemble fort à l’antique boite à idées qui en contenait bien peu parce que s’en remettant à la participation volontaire de citoyens « avertis ». La multiplication actuelle des consultations – comme celle sur la francophonie – souffre des mêmes défauts, quantité ne faisant pas qualité.

Ce faisant, on néglige la somme considérable de méthodes permettant de canaliser et de rendre opérantes la pensée et la puissance intellectuelle d’un groupe.

Qui plus est, l’expression collective, animée selon des techniques rigoureuses, permet de récolter des opinions qui se révèlent respectueuses de l’avis de la communauté, donc démocratiques, par des échantillons représentatifs, permis grâce aux techniques statistiques et des sondages. Les exemples récents de l’Islande, de l’Irlande ou de l’Ecosse en matière de processus délibératifs alliant citoyens et élus est, de ce point de vue, un exemple dont la France peut s’inspirer.

Cultivons l’alliance des intelligences artificielle et collective

Le manque de réflexe et de savoir-faire en matière d’intelligence collective (IC) est, on le craint, symptomatique de notre tentation d’espérer le salut de l’innovation technologique, quels que soient les enjeux. Il aurait été intéressant de convoquer l’IC pour débattre de l’IA, et d’une certaine façon allier l’IA et l’IC pour le mieux-être de tous.

L’intelligence collective émerge de la combinaison des capacités cognitives au sein d’un groupe et permet qu’un plus un fasse beaucoup plus que deux, grâce à la diversité des participants. Elle facilite le passage à l’action car les processus de mobilisation de la créativité partagée génèrent en effet motivation, énergie, enthousiasme, ce que l’IA ne peut pas offrir. L’intelligence des machines aurait même plutôt pour effet de nous déposséder de notre sens de l’initiative, voire de notre libre-arbitre, et au final d’être moins efficace qu’une intelligence collective.

Est-il encore temps de compléter la consultation et ses conclusions sur ces trois dimensions ? L’enjeu, de taille, serait de répondre aux réels enjeux de l’IA, à savoir l’avenir de notre civilisation et non pas une simple stratégie économique. Nul doute que notre admirable député mathématicien, qui ambitionne de ramollir les sciences dures pour les rendre plus humaines, ferait avancer sa cause avec encore plus de congruence. Face aux machines apprenantes, nous pouvons construire des sociétés encore plus apprenantes.

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