Plutôt que s’inquiéter de l’Intelligence Artificielle, cultivons l’Intelligence Collective !

L’intérêt pour l’intelligence artificielle omet un aspect essentiel des enjeux qu’elle soulève : à plusieurs, nous sommes plus intelligents que seuls et notre intelligence devient agissante. Si le deep learning et les ordinateurs connectés en réseau peuvent produire beaucoup, ils ne représenteront jamais une menace pour notre capacité à réfléchir et agir non pas en cerveaux isolés, mais cultivons l’intelligence collective.

Le thème de l’intelligence est à la mode. On s’enthousiasme ou on s’inquiète de celle des machines, « l’IA ». On s’écharpe sur sa mesure par le QI : diverses enquêtes indiquent que ce dernier serait en baisse en Occident, tandis que le Dr. Laurent Alexandre nous prévient que « l’importance du QI dans notre société n’est pas un mythe ni une exagération » face aux défis de l’IA[1]. Mais quelle est la finalité de l’IA ? S’agit-il d’affranchir l’humain de ses limites cérébrales sur des tâches cognitivement épuisantes ? D’augmenter l’intelligence de toute l’espèce ? De redistribuer le pouvoir du QI dans nos sociétés ?

Dans ces débats, on parle bien peu d’intelligence collective. Celle-ci, on le sait aujourd’hui, c’est pourtant beaucoup plus que des séminaires de ‘team building’ et de vains ‘brainstormings’ vite oubliés. Face à ce type de préjugés et à l’impensé de l’« IC » en relation à l’« IA », il est utile de rappeler trois de ses qualités essentielles.

La guerre des intelligences n’aura pas lieu

L’intelligence collective, c’est celle qui émerge de la combinaison des capacités cognitives au sein d’un groupe. Il s’agit de s’assurer qu’un plus un fasse beaucoup plus que deux. Nous sommes « collectivement intelligents » selon que nos résultats sont ou non supérieurs à ce qui aurait été obtenu si chacun était resté isolé, et qu’ils font sens pour l’individu et le bien commun.

Or, comme l’ont montré les travaux des économistes Lu Hong et Scott Page, entre autres, la clé réside dans la diversité cognitive des participants à la réflexion : il est épistémiquement préférable pour résoudre un problème d’avoir un plus grand nombre de personnes moyennement intelligentes mais diverses quant à leurs expériences et perspectives sur le monde, que de travailler avec un groupe plus petit de personnes très intelligentes mais homogènes. Ceci invite à mettre en perspective les notions de performances et de QI, même augmenté.

Diversité, délibération, créativité et dynamique collective

Deuxième dimension essentielle, soulignée par le philosophe John Dewey : la question qui doit nous préoccuper est non pas celle du QI individuel, mais celle de l’intelligence qu’il qualifie d’« incarnée », celle qui fait qu’un mécanicien d’aujourd’hui peut parler ohms et ampères comme Newton l’aurait fait en son temps. L’IA et internet nous permettent à tous d’être ainsi des nains sur des épaules de géants. Le niveau à partir duquel l’intelligence de tous opère « est bien plus important pour juger de soucis publics que les différences dans les quotients intellectuels », en conclut Dewey, ce qui l’amène à insister sur l’importance de l’éducation collective et de la délibération citoyenne.

Face aux machines apprenantes, devenons des sociétés encore plus apprenantes.

Cultiver l’intelligence collective revient donc à se donner à la fois les moyens de cette diversité et à équiper les participants par l’éducation et la délibération pour des collaborations efficaces qui favorisent l’agilité, la créativité, l’innovation, la motivation et l’engagement des personnes dans leur vie personnelle, en entreprise et, nous semblons y venir, dans la sphère publique. Dans cette aventure, la puissance numérique est un atout formidable pour puiser dans l’intelligence collective distribuée, pas seulement pour adapter la publicité à nos comportements en ligne, mais aussi pour co-écrire une Constitution, comme en Islande.

Enfin, une dynamique collective fondée sur la mobilisation de l’intelligence distribuée facilite le passage à l’action. Les processus de mobilisation de la créativité partagée génèrent motivation, énergie, enthousiasme, cohésion, ce que l’IA ne peut pas produire. L’intelligence des machines aurait même plutôt pour effet de nous déposséder de notre sens de l’initiative, voire de notre libre arbitre, et au final d’être moins efficace qu’une intelligence collective.

Arrêtons de nous regarder le QI

Pour lutter contre les inégalités sociales que pourraient exacerber l’intelligence artificielle, la seule solution est-elle de mieux partager celle-ci ? Vouloir augmenter les capacités individuelles par des moyens technologiques telles les interfaces cerveau-machine d’Elon Musk, ou partager les fruits de l’IA pour personnaliser l’éducation sont des approches insuffisantes à la lumière de l’intelligence collective.

Pour répondre aux défis, réels, de l’IA – inégalités sociales, professions menacées, villes transformées, vie privée et choix individuel bouleversés… -, il est essentiel de cultiver la créativité de tous et faciliter la délibération citoyenne informée. Face aux machines apprenantes, devenons des sociétés encore plus apprenantes. Face au monde volatil, incertain, complexe et ambigu que nos sociétés ont engendré, voyons les différentes formes d’intelligence non comme étant « en guerre », mais comme des alliées. Toutes ont en commun de nous permettre d’atteindre nos objectifs plus efficacement. L’intelligence réellement augmentée, ce sera l’alliance de « l’artificielle » et de la « collective » au service des individus, sans fantasmes et… en bonne intelligence.

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[1] Dans La guerre des intelligences – Intelligence artificielle vs. Intelligence humaine, Paris, 2017