Pourquoi la pensée inverse sauvera le monde : des trottoirs de Taiwan aux péages urbains hollandais

Dans les années 1950, le psychologue Abraham Maslow renverse la psychologie en considérant les patients non plus seulement comme des malades mentaux, névrosés, mais comme pouvant s’améliorer, en voyant ce qui va bien et peut aller encore mieux. A la fin des années 1970, le professeur de sociologie médicale Aaron Antonovsky théorise la salutogenèse, qui met la médecine sens dessus dessous en se concentrant sur les facteurs qui favorisent la santé et le bien-être, plutôt que ceux qui engendrent les maladies, la classique pathogenèse. Alors que nous voyons d’ordinaire la vie comme une rivière qui nous porte de la naissance à la mort, Antonovsky postule qu’avec la salutogenèse, nous pouvons apprendre à nager à contre courant.

pensée inverse reverse thinking
Voir le monde à l’envers, pour mieux le remettre à l’endroit.

Dans le même esprit, l’industrie européenne du papier décide en 2013 de voir le défi de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 80% d’ici 2050 non pas comme une impossibilité mais une donnée incontournable [1]. Rétro-analysant à partir de l’idée qu’elle aurait réduit ainsi ses émissions en 40 ans tout en augmentant son chiffre d’affaires de moitié, elle contredit les autres industries énergivores en concluant qu’elle peut y arriver. La logique du « forecasting » (la projection dans le futur à partir des données connues) a été remplacée par celle du « backcasting », qui consiste à définir l’avenir souhaité et à remonter dans le temps pour comprendre quels sont les choix que l’on doit faire aujourd’hui pour y parvenir.

Aux Pays-Bas, certains péages sont inversés, non pas punissant les véhicules circulant à certaines heures, mais récompensant ceux roulant aux heures creuses, une idée que la mairie de Lille envisage actuellement.

Pourquoi la pensée inverse stimule l’idéation

Les exemples sont nombreux qui montrent que penser à l’envers peut être salutaire dans la réponse à de nombreux défis, qu’ils soient d’ordre personnel, social ou politique. Alors peut-on apprendre à mettre le monde à l’envers, pour mieux le remettre à l’endroit ?

La pensée inverse (« reverse thinking ») est une technique éprouvée pour penser latéralement. Au lieu de suivre la direction « normale », « logique » d’un défi, vous retournez celui-ci, ou une de ses composantes et recherchez des idées opposées.

• Par exemple, « comment puis-je réduire de moitié le nombre d’enfants victimes de surpoids ? » devient « comment puis-je doubler celui-ci ? ». « Comment augmenter la satisfaction des patients ? » devient « comment rendre les patients plus insatisfaits ? ».

• Plus généralement, « comment puis-je résoudre ce problème » devient « comment puis-je le causer ? » ou « comment pouvons-nous causer l’effet inverse ? ».

Laissez venir toutes les réponses, aussi incongrues soient-elles. Une fois votre brainstorming achevé, vous pouvez de nouveau inverser les propositions pour étudier les propositions positives possibles : le sont-elles ? Révèlent-elles les attributs d’une bonne solution potentielle ?

Ce que vous constaterez, c’est que la plupart des personnes trouvent plus facile de générer des idées pour un défi négatif, parce que c’est beaucoup plus intrigant, et la caractère provocateur de l’exercice permet de libérer la réflexion, de considérer toutes les dimensions du problème sans tabou.

La pensée inverse sauvera-t-elle le monde ?

Penser « à l’envers » permet par ailleurs de cultiver des conditions essentielles pour aborder des enjeux sociétaux, locaux ou plus vastes, de manière constructive. La pensée inverse permet notamment de :

• Voir les contraintes (de ressources, de reconnaissance, de temps…) comme autant d’opportunités et non des excuses pour ne pas avancer ;

• Voir l’imperfection, les limites personnelles ou du groupe comme étant potentiellement des ressources, comme le fait avec audace l’agence de casting « Ugly » à Londres ;

• Envisager les contradictions (entre acteurs, entre exigences, entre horizons temporels…) comme des sources de créativité ;

• Introduire la dérision et l’humour pour souligner les valeurs profondes du groupe, comme l’a montré à ses débuts (avant de déraper) en France la cérémonie des « Y’a bon awards », ou pour dénoncer les situations établies, comme souhaitent le faire au niveau européen les « Pinochio Climate Awards » qui récompensent annuellement la campagne de lobbying la plus efficace pour freiner la lutte contre le changement climatique.

• L’humour décalé que permet la pensée inverse peut inciter à changer les comportements, en renversant la logique des outils traditionnels pour faire respecter la norme publique que sont les exhortations, les sanctions et les amendes. « Si les gouvernements veulent encourager la bonne citoyenneté, ils devraient essayer de rendre le comportement désiré plus amusant », souligne Richard Thaler, l’un des théoriciens du nudge [2]. Les promoteurs de la « Fun Theory » proposaient ainsi il y a presque 10 ans de permettre à ceux qui respectent les règles de vitesse de gagner à la loterie l’argent collecté par les amendes pour excès de vitesse. Des loteries ont été introduites pour récompenser ceux qui ramassent les déjections de leur chien à Taiwan par exemple [3] :

Réfléchir, au sens propre comme au sens figuré, c’est voir le monde différemment, le considérer sous un nouvel angle pour faire émerger de nouvelles solutions, comme le font les utopistes.

Pour aller plus loin : Ce que la tectonique des plaques nous apprend sur le besoin de se faire comprendre en politique

[1] Ce cas est raconté dans le chapitre 5 du Petit manuel de créativité politique.

[2] Dans « Making good citizenship fun », New York Times, 13 février 2012.

[3] Richard Thaler souligne que l’intérêt d’une loterie par rapport à une récompense monétaire accordée également à tous est que la probabilité de gagner est surévaluée : « Si le total des récompenses avait été réparti équitablement entre tous ceux qui ont rendu leurs sacs de déjections canines, j’estime que le prix payé aurait été d’environ 25 cents par sac. Est-ce que quiconque prendrait la peine de le faire ? »