Les 7 péchés capitaux de la politique (ou comment mettre l’imagination au pouvoir)

Le 6 décembre 2017, j’intervenais aux Entretiens Territoriaux de Strasbourg. Voici le texte de mon intervention sur les « 7 péchés capitaux en politique » augmentée de quelques liens pour aller plus loin. 

Les 7 péchés capitaux de la politique (ou comment mettre l’imagination au pouvoir)

7 péchés capitaux, parce que nos territoires sont confrontés à tous les maux de la société. Et sont donc, comme vous ici l’êtes, en première ligne pour y répondre, souvent de manière originale et très efficace.

La gourmandise : Oklahoma City, l’une des 10 villes les plus obèses des Etats-Unis devient l’une des plus « en forme » grâce à un programme audacieux de communication, invitant la ville à perdre 500 000 kilos.

La luxure : Bogotá, la ville la plus dysfonctionnelle, corrompue et violente du monde devient l’une des plus désirables pour les touristes en remplaçant ses policiers par des mimes, en élargissant ses trottoirs et en fondant les armes en feux pour en faire des couverts pour les cantines scolaires.

La colère : aux Etats-Unis, puis dans d’autres régions du monde, les quartiers le plus violents réduisent de moitié ou plus le taux de violence en traitant la violence comme un virus et en appliquant les méthodes de l’épidémiologie, selon la méthode de CureViolence.

La paresse : La Grande Bretagne, le pays d’Europe avec le problème de délinquance juvénile le plus aigu parvient avec le Youth Justice Board à sortir des discours idéologiques simplistes et paresseux, réduisant considérablement le problème en créant 200 équipes locales travaillant de manière transversale entre services, avec un Etat ne les abandonnant pas mais bien au contraire documentant, soutenant et diffusant les réussites locales.

L’orgueil : au nord de la Suède, la ville de Malmberget est prête à être entièrement engloutie par son sous-sol (comme sa voisine de Kiruna). L’appétit de minerai de fer en aura raison. Mais elle parvient à se relocaliser et se réinventer complètement au plus près des désirs des habitants grâce à la consultation active des citoyens qui imaginent leur futur idéal avec les méthodes de créativité.

L’avarice : contre le défi le plus ardu et récurrent en France des 30 dernières années, celui du chômage de longue durée, la ville de Seiches-sur-le-Loir mobilise la solidarité et l’intelligence de son territoire pour développer l’approche des « Entreprises à but d’emploi ». 20 ans après, l’expérience est diffusée à 10 villes. L’expérimentation des Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée est en cours.

L’envie : Au bord de l’implosion, en pleine tourmente, la population d’Athènes a répondu avec générosité à la crise économique et des migrants et l’administration a accompagné le mouvement en réinventant son rôle : elle assouplit son cadre légal, crée une plateforme numérique et communauté, SynAthina, pour évaluer et partager les innovations et permet ainsi à l’inventivité de sa population de se déployer.

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Les 7 péchés capitaux, tableau attribué à un disciple de Bruegel © Museo del Prado

Que peut-on tirer comme enseignements de ces 7 péchés capitaux ?

Déjà, que nous sommes armés contre les maux les plus divers. Cela donne de l’espoir, non ? A vous qui êtes mobilisés sur le terrain, qui cherchez des solutions, qui relevez des défis complexes, constatez qu’aucun défi ne semble trop gros pour nos capacités créatives collectives. On peut donc s’autoriser à imaginer un autre avenir avec audace. Aucun contexte qui ne soit trop difficile pour que la créativité s’y déploie.

Ensuite, que pour déployer la créativité, nous devons commencer par changer de regard sur la politique. La condition pour libérer l’audace collective, c’est de commencer par voir la politique différemment et appréhender nos défis de société autrement. Un principe essentiel de toute démarche créative est que ce que nous regardons est moins important que la manière dont nous le regardons.

Pour résoudre un problème différemment, il convient à la fois de redéfinir celui-ci, et de changer sa perspective pour envisager différentes solutions possibles. De même, si on veut changer la politique, nous devons inverser notre manière de la considérer, en faisant de l’imagination, de l’utopie, du rêve même une priorité, afin de considérer le présent autrement !

Comment « rêver utile » et désapprendre à faire de la politique de la vieille manière ?

D’abord, reconnaissons que nous n’avons pas encore vraiment fait le pari de l’intelligence et de la créativité collective.

Trop de philosophes, politiques, chercheurs en science politique et citoyens ont douté et doutent encore de la capacité du peuple à être assez intelligent collectivement. Winston Churchill déclara un jour : « Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de 5 minutes avec l’électeur moyen ». Nous avons tous ce soupçon en nous.

Pourtant, nous sommes plus intelligents à plusieurs, et la démocratie est le régime politique qui nous permet d’être collectivement plus intelligents, éviter les erreurs et maximiser l’efficacité des réponses sur la durée[1]. Non pas que les démocraties ne soient pas capables d’erreurs, mais elles prouvent ce qu’a dit le philosophe Alain de Boton :

« Le principal ennemi des bonnes décisions est le nombre insuffisant de perspectives sur un problème ».

Ensuite, ayant décidé que cultiver la créativité et l’intelligence collectives était une priorité, les exemples que j’ai étudiés montrent qu’il est essentiel de :

1. Rendre le processus politique plus inclusif de différentes formes d’expertise (ce qui ne veut pas dire « les citoyens », mais de permettre à une diversité d’expertises de contribuer) ;

2. Permettre une meilleure collaboration entre celles-ci par des méthodes de travail appropriées : délibération citoyenne, design thinking, créativité, nous maîtrisons les outils de l’intelligence collective ;

3. Faire que nous nous nourrissions des erreurs rencontrées, des obstacles et des dissensions ;

4. Faire en sorte que cet investissement dans la créativité collective embrasse tout le processus de développement des solutions réellement créatives, de l’identification des problèmes au déploiement des solutions.

Au total, l’imagination et la créativité collectives sont un bien commun négligé. Comme un paysage, l’eau d’un lac ou l’atmosphère de la planète, la créativité est une ressource partagée, qui n’appartient à personne mais est essentielle à la vie en commun. Gratuitement exploitable, elle peut être captée, limitée, privatisée. Elle doit au contraire être protégée, valorisée, cultivée, et les autorités publiques ont un rôle essentiel à jouer en la matière.

[1] Hélène Landemore, Democratic Reason – Politics, collective intelligence, and the rule of the many, Princeton, 2017

Illustration de bannière : cette citation figure dans le tableau du disciple de Bruegel reproduite ci-dessus et dit que nous sommes « une nation dépourvue de jugement, et il n’y a en eux aucune intelligence »... Visiblement l’absence de foi dans notre intelligence collective n’est pas nouvelle !