Les 10 plaies du politique et la révolution de la créativité collective

Les 10 plaies du politique et la révolution de la créativité collective

Intervention Trans-mutation 1er septembre 2017

Intervention à Trans-mutation (plus bas ci-dessous la vidéo de la session de questions et réponses).

J’ai été pendant de nombreuses années un citoyen atterré. De plus en plus atterré. Je suis aujourd’hui un citoyen vigilant mais enthousiasmé. Vigilant, mais de plus en plus enthousiasmé ! J’aimerais vous raconter comment je suis passé d’un état à l’autre, parce que nous sommes tous citoyens et devons tous changer de perspective sur la vie politique si nous voulons que celle-ci change.

Il y a une dizaine d’années, sortant de mon expérience dans le gouvernement de Guy Verhofstadt, je reprenais les études à l’université d’Harvard, à la Kennedy School of Government. Dans le catalogue des cours de la Kennedy School, l’école d’administration publique, on avait accès à des cours classiques d’économétrie, de statistiques, de politique de la santé, ou de “New Public Management”. Très bien…

De l’autre côté de la Charles River, à la Business School, on nous offrait des cours aux intitulés tels que “Managing for Creativity”, “Design thinking & Innovative Problem Solving”, ou encore “Digital Innovation & Transformation”, à côté des classiques cours de marketing. Ce décalage m’a laissé perplexe : pourquoi apprendre à stimuler la créativité et l’innovation pour les futurs managers de sociétés privées mais pas pour les administrateurs publics ? Ne sommes-nous pas également confrontés, que ce soit dans le public ou le privé au besoin de trouver de nouvelles solutions, plus efficaces et efficientes, qui interviennent à temps, face à des problèmes toujours plus complexes ?

J’imagine que vous, dans vos entreprises faites des efforts concertés pour cultiver la créativité de vos équipes débouchant à l’innovation. Et j’imagine que vous êtes aussi surpris par ce décalage : pourquoi parle-t-on tant de “renouveau” en politique, mais ne cultive-t-on pas la créativité qui le permet ?

Cette interrogation restait avec moi dans les années suivantes, notamment quand j’organisais le 1er Sondage délibératif dans toute l’Europe, une consultation citoyenne rigoureuse, avec le concepteur de la méthode, James Fishkin Pr à Stanford. Une immense et honorable entreprise, mais qui fut un échec relatif, parce qu’il n’y eut pas de connexion suffisante, d’écoute et de relais par les autorités publiques. C’est le même problème auquel le G1000 en Belgique a été confronté peu de temps après.

Cette interrogation restera aussi avec moi pendant la dizaine d’années que j’ai consacrée à la lutte contre le changement climatique au niveau européen… Domaine par excellence où les décisions peinent à se prendre.

Citoyen atterré donc dans ces domaines et d’autres, comme vous j’imagine,

  • par le fait que notre système politique dans son ensemble freine la créativité bien plus qu’il ne la favorise, contrairement à certaines entreprises ou organisations de la société civile qui font de l’innovation le moteur de leur action et l’encourage avec méthode,
  • Comment se fait-il par exemple qu’on n’arrive pas à apprendre en France du succès du système éducatif finlandais, ou en Wallonie du système flamand ?
  • Comment se fait-il que nous, Union européenne si riche et puissante, on peine tellement à venir au secours des réfugiés syriens qui fuient l’horreur et se pressent à nos portes ?
  • Comment se fait-il que les stigmates de la corruption soient si manifestes, les PubliFin, Publilec, Brackegate, Samusocial ou Kazakhgate ?
  • Atterré aussi par le fait que les populistes et les démagogues – les Trump, Fortuyn, et Le Pen… – attisent les frustrations face aux blocages. Tout près de chez nous, en Hongrie, en Pologne, en Turquie, en Russie, ils sont déjà aux commandes. On voit ce que donne leur appétit de pouvoir. La démocratie y meure, et peu semblent s’en émouvoir. On a eu chaud en France, on a eu chaud aux Pays-Bas. On ne s’en tirera pas si bien à l’avenir si nous ne changeons pas notre regard sur le monde pour répondre aux défis considérables qui se présentent à nous, mieux et plus vite.

Tout cela m’a fait penser, si vous me permettez la métaphore, aux 10 plaies que Dieu impose dans le Livre de l’Exode au peuple d’Egypte pour convaincre Pharaon de libérer le peuple d’Israël… Certes, le temps n’est plus celui des grenouilles tombant du ciel, de la grêle dévorant “toutes les plantes de la terre et tous les fruits des arbres”, des furoncles bourgeonnant en pustules…

Mais nous sommes bien le peuple, et les “plaies” qui tombent sur nous sont nombreuses, en Belgique, en France, en Europe : par là j’entends tous les carcans mentaux, idéologiques et institutionnels qui entravent notre créativité et notre audace collectives, qui nous font dépendre du leadership d’une poignée de “pharaons” pour nous gouverner, et qui nous freinent dans notre capacité à résoudre nos problèmes de société plus efficacement.

  • Nous devons donc comprendre quelles sont ces “plaies du politique” qui bloquent notre imagination et inhibent notre capacité à faire accoucher un monde meilleur.
  • Et nous devons en déduire comment “libérer le peuple de pharaon”, c’est-à-dire orienter notre action politique vers l’innovation collective.

*

10 plaies créativité politique
Les 10 plaies d’Egypte

Quelles sont donc ces “10 plaies du politique” ? Attention, terme que j’emploie, vous l’aurez compris, non pas pour juger l’un ou l’autre acteur, mais pour mettre en lumière des obstacles dont les responsables publics autant que les citoyens veulent se débarrasser.

Combien de députés, bourgmestres et fonctionnaires j’ai rencontrés qui m’ont exprimé le même espoir de lever les obstacles à notre créativité collective !

J’ajouterai aussi que :

  • Je crois foncièrement à l’action politique et à une meilleure coopération entre élus, fonctionnaires et citoyens.
  • Je vois les efforts de nombreux élus et fonctionnaires, investis par leur mission.
  • Je crois aussi fermement à notre système de démocratie représentative et au rôle des administrations, contrairement aux 30% de Français qui, dans un récent sondage, disaient estimer que la démocratie n’est plus forcément le système le plus efficace pour répondre à leurs besoins…
  • J’ai bien conscience que le monde politique est difficile, encore plus ingrat que le monde industriel.

Et pourtant, il faut bien admettre que nous attendons tous des réponses différentes. Notre frustration montre, en creux, que nous croyons à une action politique renouvelée.

Plaie #1. Le rêve fut banni des esprits

Trop souvent la pensée en politique est victime de rivalités de posture qui nuisent à l’écoute, enfermée dans des lois trop détaillées qui ne laissent pas la place à l’initiative, et paralysée par une l’argumentation qui justifie justifie le statu quo et les intérêts acquis. On s’enferme trop rapidement dans des batailles oratoires autour de mesures ponctuelles, avant même d’avoir éclairci (1) quel est le problème et (2) quelle est la destination finale que l’on veut atteindre.

Ceci est particulièrement visible pendant les campagnes électorales, qui forment l’essentiel de la vie politique pour beaucoup de citoyens.

Or, la capacité d’imagination et le regard décalé sont des composantes essentielles de toute démarche créative.

Pour cela, la délibération informée et le “pouvoir de la vision”, comme l’appelle la Commission parlementaire à la prospective finlandaise, sont indispensables. Mais parler de “vision” ou la notion de “rêve” évoquée n’est pas courant en politique. Ces notions y sont perçues avec méfiance, car elles suggèrent la posture du “doux rêveur”, voire celle de l’idéologue.

Pourtant, les “rêves” en politique ne sont pas impossibles, comme le montre la politique dite “0 morts” sur les routes qu’ont mené la Suède, les Pays-Bas puis la Suisse. Ces pays ne se sont pas contentés d’essayer de réduire, de manière incrémentale, le nombre de morts et blessés graves. Ils ont radicalement changé leur approche en partant d’un nouveau postulat : aucun mort ou blessé grave sur la route n’est admissible. Ceci a conduit à une approche globale des enjeux de sécurité routière dans laquelle toutes les causes d’accident sont considérées comme faisant partie d’un tout.

Aujourd’hui le taux de mortalité sur les routes suédoises est 2 fois plus faible que celui en Belgique : 27 victimes pour 1 million d’habitants contre 55 l’an passé. Les rêves peuvent être beaux et très concrets…

 

Transmutation, 1 septembre 2017 – Questions & Réponses, avec Geneviève Férone et Sébastien Deletaille

Plaie #2. Le peuple fut étourdi par un vacarme assourdissant

Depuis quelques d’années, les démagogues et populistes ont opéré un hold-up sur le débat démocratique. Eux ne sont pas des marchands de rêve, mais des colporteurs de cauchemars. C’est leur fonds de commerce. Leurs propos simplistes, qui prétendent refléter le bon sens populaire, paralysent le débat et la réflexion, car les autres partis sont pris au piège des mécanismes psychologiques auxquels ils font appel.

Le neurolinguiste George Lakoff a étudié ces mécanismes et les résume ainsi :

  • les propositions sont en apparence évidentes,
  • on identifie un bouc émissaire contre lequel il est plus simple d’unir tout le monde que de se remettre en question,
  • les formules offrent des raccourcis commodes pour la pensée,
  • ils ont recours aux images négatives qui font appel aux peurs et aux schémas d’autorité traditionnels,
  • tout cela est renforcé par la répétition systématique, amplifiée par les médias et les réseaux sociaux parce que cela fait vendre et cliquer…

Lakoff analyse aussi l’incapacité pour les partis dits “de gouvernement” de s’extraire du “framing(cadrage) ainsi créé. Ils gravitent autour, comme des papillons de nuit éblouis par des bougies.

On pensera au débat sur l’Union européenne en Grande-Bretagne : le “Bremain” était une piètre réponse au très efficace “Brexit”. On pensera au tournant sécuritaire et anti-immigration de la campagne de M. Sarkozy entre les deux tours de l’élection présidentielle en 2012, que Marine Le Pen qualifia de “pâle copie de l’originale”…

Contre le vacarme assourdissant des populistes, il faut imposer une vision positive. C’est ce qu’a réussi Obama en 2008 avec son “Yes we can !” C’est il me semble ce qu’a su faire Emmanuel Macron en France en 2016. On lui a reproché pendant de nombreuses semaines de ne pas soumettre de programme. Mais c’est aussi, je crois, parce qu’il parlait d’une autre vision de l’avenir, se concentrait sur les valeurs et préconisait un mouvement partant de la base pour s’interdire de proposer d’emblée des solutions toutes faites.

C’est intéressant de noter qu’Alain Juppé a lui échoué, sur le même créneau au centre de l’échiquier politique, alors qu’il était longtemps annoncé vainqueur, justement selon moi parce qu’il n’a pas su se distinguer, parce qu’il a essayé le thème de “l’identité heureuse”. Ainsi, il s’est laissé enfermer dans le piège du “framing” de l’identité imposé par l’extrême droite. Sortir du vacarme par une vision et par un message positif est possible…

Plaie #3. Hommes et femmes furent victimes de myopie

La gestion de la vie publique est le domaine de la complexité, alors que l’on essaie trop souvent de tout simplifier dans les discours politiques, de mettre le réel en boite, de tout ranger dans des catégories héritées du passé, (1) parce que l’on ne prend pas le temps de rêver, (2) parce qu’on se laisse enfermer dans les simplifications démagogiques, et (3) parce que l’horizon de nos élus est trop souvent limité à celui, temporel, de leur mandat, et géographique, de leur circonscription et du territoire national, tandis que celui des fonctionnaires est de plus en plus fragmenté.

Comme dans l’allégorie de la caverne de Platon, nous nous ne percevons de la réalité que des ombres. Nos conclusions sont trop souvent restrictives, favorisant la pensée linéaire : à chaque effet sa cause, et aux mêmes causes, les mêmes effets. Cela mène à des croyances qui façonnent le débat politique, du type “il y a trop de Mexicains ? Construisons un mur !”, ou “il y a trop de délinquance juvénile ? Abaissons l’âge de la majorité pénale !”, alors que les experts et les faits contredisent l’efficacité de telles mesures.

Pour dépasser cette forme de myopie, la Suède a tenté de créer un poste de ministre du futur et du développement stratégique entre 2014 et 2016, qui avait vocation à traiter des sujets du long terme : travail et intelligence artificielle, transition vers une économie décarbonée, etc. Kristina Persson a enregistré de vrais succès, par exemple en mettant son gouvernement en pointe sur des sujets comme la finance verte contre le réchauffement climatique, mais il faut aussi tirer les leçons de l’échec de l’expérience, parce qu’elle s’est fait remercier : il s’est avéré difficile pour le gouvernement suédois de travailler sur le long terme et de manière transversale entre ministères.

Plaie #4. D’épaisses ténèbres descendirent des réseaux sociaux sur les esprits !

Nos cavernes d’aujourd’hui ne sont plus celles de Platon, mais celles que créent les réseaux sociaux qui nous (ré)confortent mutuellement dans nos opinions et fragmentent le débat et la confiance entre citoyens. La tendance à échanger entre communautés dites “homophiles”, les incivilités permises par l’anonymat entre personnes d’opinions adverses, l’isolement des communautés de pensées renforcé par les algorithmes de sélection des affichages sont autant de tendances aujourd’hui bien documentées. Elles polarisent le débat politique, alimentent la suspicion et au total sapent la confiance, qui est le ciment essentiel de la démocratie.

Pour contrer l’effet néfaste des réseaux sociaux, il faut commencer par écouter les points de vue des autres. C’est ce à quoi nous invitait récemment Barack Obama dans une vidéo en novembre 2016.

Mais il faut aller plus loin. Les réseaux sociaux peuvent aussi être une force de mobilisation des énergies collectives. Par l’open gov et l’open data plus généralement. Par les outils de civic tech qui permettent le crowdsourcing et l’implication citoyenne dans les débats et la prise de décision. Et par des campagnes de communication efficaces et positives.

Plaie #5. Gens et dirigeants furent couverts des furoncles du BDUF et du BAU

Dans la vie publique, la plupart des acteurs préfèrent le modèle de la planification centrale, de la stabilité, du contrôle, bref, de la technocratie. En informatique, on appelle cela l’approche “Big Design Up Front”, ou “BDUF”, qui consiste à prédéfinir des plans complexes dans le détail, basés sur l’extrapolation de données passées, le fameux “Business As Usual” (le “BAU”). Les adeptes de cette approche pensent pouvoir organiser les forces en présence et les diriger par leur capacité de calcul. Ils vivent en silos, dans un monde pyramidal. Cette approche est le contraire de la programmation dite “agile”, qui consiste à s’adapter aux besoins du client et à chaque étape du développement du logiciel, en dialogue avec celui-ci. On ne monte pas un cahier des charges ultra précis, on avance à tâtons.

L’avantage de la 1e approche est de donner l’illusion du contrôle, que nos élus bien sûr souhaitent entretenir. Le souci, c’est la répétition de solutions standard et la perte d’efficacité qui, à terme, nuisent à l’exercice même du pouvoir. Face à un monde changeant, où “no business will ever be as usual”, où pouvoir et énergie sont distribués, nos dirigeants doivent devenir des joueurs de jazz sachant improviser, en écoute avec leur environnement, et non des chefs d’orchestre gouvernant selon des partitions et des rôles figés.

Pour nous guérir des furoncles du BDUF et du BAU, on peut s’inspirer de l’industrie européenne du papier. En effet, en 2013, le CEPI, le lobby européen du papier a fait un deal avec la Commission européenne en acceptant de relever le défi de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 80% d’ici 2050. Contrairement à d’autres secteurs fortement émetteurs de gaz à effet de serre, ils ont décidé de ne pas voir la lutte contre le changement climatique et les réductions de gaz à effet de serre comme une contrainte, mais de partir d’un avenir désirable, en 2050, dans lequel non seulement leurs émissions seraient effectivement réduites de 80%, mais les activités seraient 50% plus profitables.

Les autres secteurs montaient des scénarios partant des contraintes actuelles, donc de “forecasting” détaillé à partir du “BAU” pour démontrer aux institutions européennes tous les obstacles se présentant sur leur chemin.

A l’inverse, le CEPI a adopté une approche de “backcasting” qui consiste à définir le but souhaité, pour comprendre en remontant dans le temps le chemin pour y arriver et les actions à mettre en oeuvre aujourd’hui pour se mettre sur ce chemin. Le CEPI a ensuite monté une compétition entre deux équipes de membres de la fédération, des industries membres, de chercheurs, enrichies par une approche de crowdsourcing. Résultat : de nouveaux brevets, une nouvelle vision de l’industrie et des relations plus constructives avec les pouvoirs publics, laissant paraitre les autres industries rétrogrades et rigides.

Plaie #6. Toutes les institutions furent victimes de surdité

Nos institutions ont été bâties selon une conception de la souveraineté nationale remontant aux XVIIIe et XIXe siècles. Elles ne sont pas adaptées pour appréhender et gérer convenablement les crises multiformes contemporaines.

Les symptômes de leur inadaptation sont bien connus : fragmentation croissante des administrations qui peinent à travailler de manière transversale, manque de diversité des personnels dirigeants, appel insuffisant à l’expertise citoyenne… Et ce n’est pas que moi qui le dit : une enquête menée dans 40 pays et publiée en juillet par WPP révélait que 85% des personnels administratifs et politiques reconnaissaient n’avoir reçu aucune formation à la communication avec leurs publics cibles !

En combinant ces 3 seuls éléments (fragmentation, manque de diversité, dialogue insuffisant), vous obtenez déjà une recette infaillible pour que nos institutions ne soient pas en mesure de capter la créativité collective, où qu’elle réside.

On peut pourtant contrer cette forme de surdité des administrations comme le montrent d’excellentes initiatives, comme le département de l’Isère en France dont je parle dans mon livre, qui a misé sur la formation de ses personnels dirigeants à la créativité. Je pense aussi à l’initiative Co-intelligence Wallonia que Pierre Portevin a développée dans le cadre de Creative Wallonia.

Plaie #7. Les esprits furent frappés d’amnésie

Nous avons donc à la fois du mal à nous projeter dans l’avenir de manière positive et nous sommes dominés par les schémas passés. Mais pour autant, comme le relevait récemment Geoff Mulgan, directeur de Nesta, la fondation dont la mission est de soutenir l’innovation dans tous les domaines au Royaume-Uni, nous n’avons pas de système efficace de “knowledge managementau sein de nos institutions qui permette de repérer et analyser des solutions proposées par le passé ou ailleurs.

De même, nous ne sommes pas équipés pour repérer les signaux faibles et gérer l’incertain. ll a ainsi été démontré que les services secrets allemands avaient prévenu les services américains de l’imminence d’une attaque ressemblant à celle du 11 septembre 2001. Les responsables politiques américains avaient donc toute l’information nécessaire pour prévenir cette catastrophe, mais ils n’ont pas agi, par manque d’imagination. Etant donnée leur vision du monde, ils n’ont pas pu imaginer que des terroristes oseraient une telle attaque.

Pour les mêmes raisons, nous n’avons pas su accepter les signaux annonciateurs de la crise financière de 2008. Paul Jorion de la VUB est d’ailleurs venu parler à ce sujet à Transmutations. Il fait partie des personnes qui dès 2007 ont annoncé le risque de crise des subprimes. Seraient d’ailleurs en train de nouveau d’ignorer les signaux de la prochaine bulle ?

Au total, notre vision politique voit trop à court terme et regarde trop dans le rétroviseur. Pour le dire autrement, nous avons le nez dans le guidon et préservons plus ce que nous comprenons du passé qu’essayons d’inventer le futur.

Face à ces ténèbres d’amnésie, notre défaut de mémoire et de knowledge management, on s’inspirera de l’expérience des entreprises à but d’emploi destinée à lutter contre le chômage de longue durée. Elle a été inventée par la commune de Seiches-sur-le-Loir, en 1995, puis reprise au niveau national par une loi d’expérimentation approuvée en France en 2016.

La solution est originale : il s’agit d’identifier tous les besoins d’une ville donnée et de mettre en rapport tous les talents des chômeurs de longue durée du territoire. Puis il s’agit de créer une “entreprise à but d’emploi” chargée de recruter ces personnes et les allouer aux besoins identifiés, entreprise qui est rémunérée sur les économies faites en termes d’allocations chômage et autres charges sociales.

C’est un bel exemple d’initiative locale, avec une mairie décidée à mettre fin au chômage de longue durée ; c’est un exemple de coopération avec la société civile (l’association Emmaüs) ; et c’est l’illustration du rôle de l’Etat auquel j’appelle, qui se pose en facilitateur de créativité, encadrant, soutenant, permettant l’expérimentation et déployant les enseignements.

Nous devons toutefois nous organiser pour qu’à l’avenir, une excellente idée ne ressorte pas des cartons 24 ans après, et que les solutions passent plus rapidement du laboratoire à leur développement…

Je n’ai pas le temps de rentrer dans les détails de tous les cas, mais je mentionnerai aussi ici l’expérience des Youth Justice Boards au Royaume-Uni, une initiative réussie pour réduire la délinquance juvénile. Elle montre que sur un sujet aussi sensible politiquement et dans les médias que celui-ci, on peut obtenir des résultats, si on se donne le temps, si on donne de l’autonomie et si on agit de manière transversale entre services compétents.

Plaie #8. Ils étaient épuisés par les obstacles rencontrés

Que se passe-t-il trop souvent en politique ? Prenez la lutte contre les changements climatiques : beaucoup l’estiment irréconciliable avec le développement économique. Il en va de même pour de nombreux dossiers, où la synthèse entre intérêts contradictoires semble impossible.

Nos institutions n’y aident pas : le système parlementaire majoritaire orchestre un débat entre partis – le débat implique un perdant et un gagnant -, et non un dialogue qui permet de se nourrir des désaccords pour en tirer une synthèse plus riche – étymologiquement, dia / à travers; logos / parole, le dialogue implique l’ouverture au propos de l’autre et la disposition d’esprit à voir son opinion transformée.

Tout artiste, designer ou inventeur le sait pourtant : on se nourrit des contraintes, des rejets et des échecs et on se confronte aux dissensions qui renforcent. Et on sait qu’avant d’arriver à une innovation digne de ce nom, il faut s’y reprendre à de nombreuses reprises pour dépasser les contradictions et les obstacles pour aboutir à une synthèse qui les transcende.

Contre notre “épuisement” collectif face aux obstacles rencontrés, nous pouvons apprendre à nous nourrir des exemples illustres que l’histoire nous donne de changements considérables. Connaissez-vous celui de la campagne pour l’abolition de l’esclavage initiée par les Quakers en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle ?

Bien sûr, on en connait bien d’autres, de la marche du sel de Gandhi à la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. Dans mon livre, l’exemple des villes colombiennes de Bogota et de Medellin qui faisaient face dans les années 80-90 au fléau de la drogue et de la violence et qui sont aujourd’hui des destinations touristiques prisées en donnent des preuves contemporaines.

Nous savons nous nourrir de l’adversité pour avancer !

Plaie #9. L’orgueil précédait le désastre, et les esprits arrogants précédaient la chute

Si trop souvent nos institutions et dirigeants ont du mal à admettre et gérer l’erreur, ne faut-il pas y voir aussi la faute aux citoyens ? Nous, citoyens, “administrés”, admettons-nous que nos représentants n’aient pas la réponse à toute question qu’on leur pose ? Autorisons-nous nos administrations à essayer, prendre le temps, et apprendre de leurs erreurs ? Permettons-nous à nos élus de dire qu’ils se sont trompés ? On encense le principe “fail fast, fail early, fail often” pour les start-ups, mais on ne l’imagine pas pour les politiques publiques.

En retour, nos représentants pèchent trop souvent par orgueil, par “hubris”. On attend trop d’eux. Eux ne veulent pas toujours admettre les limites de leurs compétences. Et les médias – et nous consommateurs de médias – amplifions ce phénomène, en nous concentrant sur les interprétations émotionnelles de l’action publique, aux dépens d’une analyse plus nuancée.

Or, l’erreur est inhérente à tout processus créatif. Il y a de bonnes raisons à ce qu’on ne veuille pas échouer dans la gestion publique – pensons par exemple à des questions de santé ou de sécurité publique – mais comme dans d’autres domaines, on peut donner plus de place au prototypage, à l’expérimentation et à l’évaluation. Car ce qui importe, c’est d’apprendre de ses erreurs.

Or, contre l’orgueil, je constate le recours croissant au prototypage et à l’expérimentation dans le domaine public. Le gouvernement français prépare actuellement une loi encadrant le “droit à l’erreur”.

Le précédent a mené une expérimentation sur une fiche de salaire simplifiée : un prototype a été testé auprès d’entreprises de différentes tailles, adapté selon leur retour, et est maintenant déployé nationalement. Certes, mon comptable me dit que ça n’est pas si simplifié et que ça lui prend plus de temps, mais la démarche est tout de même la bonne : on essaie, on consulte et on améliore ! C’est l’exemple d’une administration agile, à l’écoute, orientée vers l’innovation.

Plaie #10. Le peuple fut foudroyé par la peur

Dr Beau Lotto, neuroscientifique, est le CEO et fondateur du “Lab of Misfits” – un laboratoire de neurosciences dont la mission, comme vous l’imaginerez, m’interpelle, car il souhaite montrer que “la prochaine grande innovation n’est pas une technologie, mais une autre manière de voir”.

Il rappelle à quel point notre cerveau est câblé pour éviter l’incertitude et donc la prise de risque. Il aime les règles, les schémas, les certitudes. Il cherche la confirmation de ce que nous connaissons déjà, car il est plus sûr de retenir des informations qui confirment un préjugé erroné plutôt que de le remettre en cause, même lorsque les faits contredisent celui-ci. Ce sont les bien connus “biais cognitifs”.

Dr Lotto souligne par ailleurs que l’incertitude crée des états d’anxiété qui font sortir le pire en nous et que le cerveau n’est capable de changement de perspective, de nouvelles idées, que par petits pas.

Cette peur du risque a des implications évidentes pour le changement politique : il n’y a pas d’innovation politique sans essais et erreurs, par tâtonnement. Et nous n’avons pas d’autre choix que de voir nos angoisses comme autant de “crises too good to waste”.

Or, contre la peur que nous ressentons tous face au changement, la démarche de créativité est source d’énergie. Chacun des exemples que j’ai donnés précédemment illustre l’audace que libère le fait de “faire équipe”.

Chacun prouve ce que des expériences ont montré, c’est-à-dire que la perception de la difficulté pour résoudre un problème est directement liée à la posture collective de créativité.

Par exemple, si vous demandez à des personnes d’estimer l’inclinaison d’une pente à gravir ou le poids d’un paquet de livres à porter, les estimations varieront considérablement selon que vous ayez préalablement partagé un “secret important et grave” avec le groupe, ou que vous lui ayez fait faire un exercice de créativité. La pente et le poids seront estimés comme bien moindres dans ce 2e cas.

C’est cette joie, cette énergie associée à l’effort créatif qui fit dire à Edison à la fin de sa vie “Je n’ai jamais travaillé un seul jour de ma vie. Je n’ai fait que m’amuser ” !

On a aussi montré qu’une démarche de créativité en groupe permet de recadrer des croyances négatives qu’un groupe a sur lui-même. Une communauté bloquée face à un problème découvre qu’elle peut le résoudre.

Il est donc temps de lâcher les rênes de la créativité collective !

*

Pour nous libérer de Pharaon, luttons contre les fléaux qui s’abattent sur nous

Aujourd’hui, je suis un citoyen enthousiasmé.

Oui, il y a beaucoup de “plaies” qui freinent notre faculté à répondre aux défis contemporains. Bien plus d’ailleurs que les principales que j’ai listées. Mais pour chacune on peut trouver, si on les cherche, des solutions pour rendre la politique plus innovante et pour libérer les énergies créatives que recèlent nos citoyens, nos administrations, nos territoires…

A condition, vous l’aurez compris, de commencer par voir la politique différemment et appréhender nos défis de société autrement. Aline Frankfort, spécialiste en créativité, dont la société Creative Consult préconise les “shifts in mind for shifts in action”, rappelle un principe essentiel de toute démarche créative: “Ce que nous regardons est moins important que la manière dont nous le regardons”.

Pour résoudre un problème différemment, il faut à la fois redéfinir celui-ci, et changer sa perspective pour envisager différentes solutions possibles. De même, si on veut changer la politique, il faut inverser notre manière de la considérer, en faisant de l’utopie, de l’imagination et du rêve une priorité, afin de considérer le présent autrement !

Bien sûr, ce que l’on qualifie de “rêve” est bien souvent affaire de bataille d’image et de rivalités politiques.

Le philosophe Michel Serre rappelle ainsi que Karl Marx traitait avec mépris les Socialistes français « d’utopistes », par opposition au socialisme qu’il qualifiait de « scientifique ». Pourtant, souligne-t-il, le socialisme « scientifique » a produit des dizaines de millions de morts en Chine, en Russie ou au Cambodge, tandis que – je le cite – « le socialisme « utopique » nous a légué les crèches pour enfants, les mutuelles de tous ordres, les banques pour les pauvres, les banques populaires, les banques rurales, même la sécurité sociale, bref tout ce qui nous fait aujourd’hui la vie douce ». Michel Serres en conclut que « les Socialistes utopiques furent infiniment plus concrets et infiniment plus réalistes au bout du bilan que les socialistes scientifiques ».

Nous devons donc oser rêver sans crainte des critiques. Mais pour ce faire, trois questions se posent à nous :

  1. Comment désapprendre à faire de la politique de la vieille manière ?
  2. Comment concrètement “rêver” utilement en politique ?
  3. Et comment faire pour que la créativité fasse système ?
  1. Comment donc désapprendre à faire de la politique ancienne école ?

A travers sa fable de la caverne, le but ultime de Platon était, à lui aussi, de créer une Cité juste. La conclusion qu’il tirait de cette histoire est toutefois éminemment aristocratique : soit les philosophes prennent le pouvoir, soit les rois deviennent philosophes.

Peut-on mettre ses espoirs dans une telle solution aujourd’hui ? Non, aujourd’hui, plutôt qu’un leader éclairé, nous devons nous “débarrasser” de pharaon, métaphoriquement du moins, en faisant le pari de l’intelligence collective.

Car, oui, nous sommes plus intelligents à plusieurs, et le premier pas à faire est de croire à cette intelligence collective.

Hélène Landemore, professeur à Yale, dans un livre très récent sur “la raison démocratique” prouve en détail que la démocratie est le régime politique qui nous permet d’être collectivement plus intelligents. Il est essentiel d’enfin l’admettre, car trop de philosophes, politiques, chercheurs en science politique et citoyens ont douté et doutent encore de la capacité du peuple à être assez intelligent. Winston Churchill déclara : “Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de 5 minutes avec l’électeur moyen”… Thomas Jefferson, l’un des pères de la constitution américaine, a lui dit : “La démocratie n’est rien de plus que le règne de la foule, où 51% des gens peuvent supprimer les droits des autres 49%.”

Mais Hélène Landemore démontre que la démocratie est le mode de gouvernance le plus efficace pour co-créer et combiner différentes perspectives. Elle est supérieure à tout autre régime politique pour, sur la durée, éviter les erreurs et maximiser l’efficacité des réponses. Non pas que les démocraties ne soient pas capables d’erreurs, mais elles prouvent ce qu’a dit le philosophe Alain de Boton : “le principal ennemi des bonnes décisions est le nombre insuffisant de perspectives sur un problème”.

2. Donc, 2e question qui s’ensuite logiquement : comment “rêver” utilement à plusieurs, c’est-à-dire faciliter l’intelligence collective et la co-création en politique ? 

Dans le Petit manuel de créativité politique, je passe en revue plusieurs dizaines de cas éprouvés de créativité dans le domaine politique, comme ceux que j’ai évoqués plus tôt, qui montrent que chaque “plaie” est une invitation à nous réinventer. Je tire les 3 conclusions essentielles suivantes de tous ces exemples.

1. La créativité politique existe bien, mais elle est freinée et non délibérément cultivée. Pour la repérer, il faut d’abord la comprendre. Une solution politique créative se caractérise par :

  1. son originalité,
  2. son efficacité supérieure,
  3. sa plus grande efficience,
  4. sa capacité à intervenir à temps,
  5. ses impacts positifs sur la durée (et non seulement sur le court terme),
  6. sa nature globale, permettant d’éviter les dommages collatéraux négatifs,
  7. sa propension à maximiser le compromis sociétal et enfin
  8. le fait qu’elle emporte l’adhésion.

2. La créativité politique se cultive. Pour cela, il faut :

  1. rendre le processus politique plus inclusif de différentes formes d’expertise,
  2. permettre une meilleure collaboration entre celles-ci,
  3. faire que nos institutions se nourrissent des erreurs rencontrées, des obstacles et des dissensions, et embrasse tout le processus de développement d’une solution réellement créative.

3. Ce processus comprend sept phases, qui englobent toute la vie politique, de l’identification des problèmes au déploiement des solutions.

J’insisterai juste ici sur l’importance de questionner sa compréhension d’un problème donné, qui est au coeur de toute démarche créative. C’est pourquoi d’ailleurs de nombreuses méthodes se concentrent sur la partie du processus préalable à tout travail de définition de solutions, qui consiste à correctement poser le problème et envisager un avenir désirable.

  • Je pense ici aux techniques de « scenario planning« , qui permettent de faire travailler un groupe autour des scénarios possibles pour en tirer des bases plus claires pour l’action aujourd’hui. Je travaille actuellement par exemple avec la société Reos Partners qui a mené plusieurs exercices de projection vers des avenirs désirables, par exemple avec 10 gouvernements d’Amérique Latine, pour identifier à quoi pourrait et devrait ressembler la démocratie dans la région dans les années à venir.
  • Je pense aussi à la “Théorie U” développée par le professeur du MIT Otto Schärmer, qui est régulièrement utilisée dans les entreprises comme dans le domaine public. Le sous-titre de l’ouvrage clé de Schärmer est d’ailleurs explicite : “diriger à partir du futur émergent”.
  • Je pense encore à cette vidéo qui est sur le site de Trans-mutation dans laquelle Frédéric Laloux relate le cas d’infirmiers et infirmières à domicile hollandais, Buurzorg, qui ont changé leur regard sur leur métier en passant d’un système d’efficacité à un système d’efficience. En effet, au cours des années, les missions des infirmiers hollandais n’étaient plus gouvernées que par des considération de productivité, d’efficacité. Buurzorg est parti de l’idée qu’il fallait autonomiser les malades, en passant du temps avec eux et leur entourage. Ils ont ainsi révolutionné leur système, entraîné des économies pour les services sociaux hollandais et amélioré la qualité de vie des infirmiers et des patients.

3. Comment enfin faire que la créativité fasse système ?

Il ne suffit pas “qu’éclose 1000 fleurs”. Il y a aujourd’hui quantité d’initiatives intéressantes, mais qui sont trop souvent développées en marge, voire en dépit du système dominant. Il faut qu’on réorganise celui-ci pour qu’elles le “contaminent” positivement.

Mon souci est donc de tirer de ces exemples les clefs d’une réforme de notre système politique. J’ai identifié 7 grands chantiers pour mettre la créativité au coeur de notre fonctionnement et faire qu’elle soit gagnante électoralement.

Ces réformes sont profondes mais toutes faisables. Il s’agit bien d’évolutions, qui amèneront à une révolution profonde si elles sont menées à bien, sans pour autant tout casser :

  • Il est important d’abord agir au niveau des valeurs et des symboles. Il faut donc mettre explicitement la créativité au coeur des priorités de l’Etat ; par exemple, je préconise la création d’un “ministre d’Etat pour l’innovation publique et les générations futures” ayant les capacités de faire travailler les autres ministres sur le long-terme et de manière transversale ; ce type de démarche doit être adoptée à tous les étages de responsabilité ; en France, on pourrait aussi imaginer changer la devise nationale en “Liberté, égalité, fraternité… créativité” ; ce changement de posture implique aussi de la part des acteurs intéressés d’admettre et embrasser la complexité et l’erreur. Pour embrasser la complexité, il faut s’en donner les moyens. Parmi les diverses mesures que j’esquisse, il faut notamment enrichir les outils économiques employés d’autres outils, empruntés à d’autres sciences sociales, y compris nos indicateurs d’évaluation.
  • Une fois cette première étape déclarative franchie, il faut concevoir l’appareil public comme catalyseur de créativité, c’est-à-dire réorienter son rôle du “BDUF” vers l’agilité, du planning central vers l’écoute. Comme ça pu être fait en Grande-Bretagne avec les Youth Justice Boards, en identifiant, soutenant, valorisant, encadrant et faisant remonter à chaque étage la créativité vers d’autres échelons et en la faisant circuler transversalement. Les villes, les régions, le niveau national et européen doivent se mettre dans la même disposition ;
  • Pensons ensuite à créer les institutions et mettre en place les ressources nécessaires, du type Assemblée du long terme et lieux de knowledge management et rencontre des acteurs, comme le Civic Hall. Cela implique aussi d’examiner de manière critique le rôle des lobbies et des experts dans la formation des politiques publiques. Enfin, la philanthropie privée a également un rôle à jouer en la matière ;
  • Une fois ce dispositif mis en place, nous devons avoir à coeur de faciliter cette fameuse co-création, pour qu’il y ait bien plus que “1000 fleurs” qui éclosent. Cela implique d’abord d’augmenter la diversité des acteurs publics en ouvrant le recrutement, en limitant le cumul des mandats et en facilitant l’engagement citoyen dans la vie publique. Certains estiment qu’il faut généraliser le tirage au sort. Le tirage au sort peut être un élément dans un ensemble de mesures plus large pour canaliser les énergies créatives, dans certains cas. Certains préconisent par exemple de remplacer le Sénat par un Sénat citoyen tiré au sort ;
  • La co-création implique aussi d’institutionnaliser des dispositions délibératifs ou de co-décision qui font réellement remonter la voix des acteurs compétents, citoyens ou autres selon les dossiers, aux autorités compétentes. On fait trop de “participatif gadget”, mais quand on s’en donne les moyens, on voit que ça marche pour le niveau local, par exemple avec certains budgets participatifs. Cela pourrait marcher beaucoup mieux aux niveaux national et européen. Cela implique aussi de créer de nouveaux outils d’échange et intervention citoyenne (type pétition ou amendement citoyen…), domaine dans lequel les nouvelles technologies apportent une aide considérable.
  • En parallèle de tout ceci, les récepteurs et ordonnateurs de ces dispositifs devraient être mieux armés : il faut équiper les personnels publics en leur apportant par des formations appropriées les outils de la délibération citoyenne, de l’intelligence collective et de la créativité ; ces outils doivent aussi être diffusés auprès des citoyens ;
  • Enfin, tout ceci ne doit pas se limiter à une technique de management des affaires publiques. Il sera important de donner l’envie de la politique par la créativité, en la mettant au service de la communication et des batailles électorales

*

Une évolution et révolution démocratique sont possibles sans casser notre système démocratique, en le faisant évoluer vers la démocratie d’action qu’appelle le XXIe siècle. Une évolution qui se passe sous nos yeux, mais que nous devons encourager pour en faire une révolution et passant de l’atterrement à l’émerveillement.

Depuis que j’ai formé l’idée du Petit manuel de créativité politique, il y a 12 ans, énormément de choses ont bougé.

  • Si j’avais essayé d’écrire alors le livre, je n’aurais pas pu parler du MindLab danois, de la 27e Région en France, du programme d’IDEO pour le secteur public, des sociétés de conseil telles que ThinkPublic, Plausibles Possibles, Reos Partners, Democratic Society et tellement d’autres qui ont apporté des techniques issues du design et du monde collaboratif à la gestion des affaires publiques.
  • Je n’aurais pu évoquer les nombreuses formations qui sont proposées en la matière aujourd’hui.
  • Ni les lieux de rénovation, comme le Civic Hall à New York ou l’incubateur de démocratie ouverte à Paris.
  • Ni les exercices de crowdsourcing de la constitution islandaise.
  • Ni d’ailleurs quasiment aucun de la vingtaine de cas de créativité politique que j’analyse dans le livre.

Nous sommes donc à un tournant décisif. Il y a quelques années, nos sociétés prenaient celui du collaboratif et de l’entrepreneuriat social, avec l’émergence d’outils participatifs dans le domaine économique et de nouvelles formes d’organisation économique. Cette approche s’enrichit et se diffuse aujourd’hui au domaine public.

Maintenant nous sommes, j’en suis convaincu, au début d’une révolution créative en matière démocratique. Elle est masquée par la montée des populismes et des démagogues, mais elle est aussi une réponse à celle-ci.

J’espère que vous aussi vous êtes maintenant ou serez bientôt un peu moins atterrés et encore plus enthousiasmés : en changeant notre regard sur la politique, en y cultivant notre intelligence collective, nous pouvons nous libérer de Pharaon et des plaies qui l’accompagnent. Nous sommes tous concernés.

C’est notre responsabilité à tous, citoyens, consommateurs de médias, dans la vie réelle, sur les réseaux sociaux, dans nos milieux professionnels, de nous ouvrir à ces nouvelles approches. Quand la politique fonctionne, nous en profitons tous. C’est donc notre rôle à tous de contribuer à une politique plus innovante, de réapprendre à rêver ensemble. Il est temps de mettre l’imagination et l’audace au pouvoir.

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