Leaders populistes  : novateurs ou disruptifs ? 

« Les « disrupteurs » séduisent tout d’abord la partie inférieure du marché, ainsi que les « non-consommateurs » avant de migrer vers la clientèle traditionnelle », explique Clayton Christensen, professeur à la Harvard Business School, à propos du concept d’innovation de rupture tant à la mode aujourd’hui. Qu’est-ce que cela donne, appliqué à Donald Trump, Marine Le Pen ou Geert Wilders : sont-ils des leaders politiques novateurs à la Tesla, ou bien à la Uber ?

Ni l’un ni l’autre. A la lumière des analyses des spécialistes de la créativité et de l’innovation, la génération de démagogues en vogue ne remplit pas en effet les critères du leader créatif et est même pire qu’une destruction créatrice : elle est une perturbation destructrice. À l’aune des populistes de tous acabits de par le monde, ce qui a l’apparence d’un renouvellement des formes de l’action politique et de la pensée n’est qu’une volonté de mettre à bas le système actuel à des fins de pouvoir personnel.

Que nous disent en effet les spécialistes de l’innovation ? Clayton Christensen explique comment les entreprises établies finissent par ne plus tenir compte des besoins de segments du marché délaissés, que les entreprises nouvelles venues ciblent dans un premier temps, en proposant de nouvelles fonctionnalités à un prix inférieur. Vous voyez le parallèle avec les démagogues ? « Les acteurs établis, à la recherche d’une plus forte rentabilité des secteurs les plus exigeants, ne réagissent d’ordinaire pas très vigoureusement », constate-t-il. Entre temps, les nouveaux entrants font monter en gamme leur offre et gagnent la clientèle habituelle des acteurs en place. « Quand la clientèle mainstream commence à opter pour les offres des nouveaux venus en nombre, la rupture s’est produite ».

C’est là certainement que naît la confusion quant à une supposée vertu d’innovation, par exemple, de Trump et de son entourage. Ils bousculent certes le système, gagnent sur les plates-bandes des partis dûment établis et créent une rupture. Mais perturbation n’est pas disruption novatrice et encore moins innovation utile. La créativité et l’innovation en politique existent, elles permettent de réelles avancées, mais elles ne ressemblent pas aux propositions de Donald Trump ni à celles d’autres populistes.

Schumpeter se retourne dans sa tombe

Une politique sera retenue comme créative par l’histoire si elle a fait la preuve de son originalité ; de son efficacité sur la durée ; de son efficience, c’est-à-dire de sa capacité à faire mieux avec moi ; de son agilité permettant d’intervenir à temps ; de sa faculté à maximiser les bénéfices sur le long terme et à résoudre un problème dans un domaine sans nuire à d’autres ; de sa propension à maximiser le nombre des gagnants et à minimiser celui des perdants ; et enfin à remporter l’adhésion.

Sur toutes ces dimensions, il y a fort à parier que les politiques mises en œuvre par Donald Trump ne passeront pas le test. Mur, protectionnisme, filtrage anti-Musulmans, suppression des protections pour les jeunes transgenres, levée des protections financières et autres décrets hâtifs privilégiant la satisfaction idéologique de court terme à l’efficacité de long terme ne mobilisent pas l’énergie de la majorité, et vont donc rapidement se révéler pour ce qu’elles sont : du faux neuf avec la volonté de perturber le système, pas de l’améliorer. Ce qui souligne en creux que les objectifs de l’occupant de la Maison Blanche ne sont pas d’élaborer des politiques publiques solides et efficaces. Probablement sont-ils plutôt de mettre le système politique en état de crise et de faire son auto-promotion au passage.

Seul espoir que puisse faire naître cette situation pour la démocratie américaine et, par ricochet, européenne : peut-être la destruction Trumpienne catalysera-t-elle un changement de paradigme. Les étudiants de la théorie des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn savent qu’il faut des aberrations et des « cygnes noirs » inattendus pour créer une crise dans le modèle existant, forçant les parties prenantes à reconnaître que le modèle prédominant s’est effondré. Donald est peut-être l’anomalie politique qui éclairera les Américains quant aux dysfonctionnements de leurs institutions et médias. Ou peut-être, arrivés au pied de ce mur-là, le système, polarisé, gangrené, ne fera-t-il que s’écrouler sous son propre poids et celui du nouveau Président américain, tel un trou noir.

Liberté, égalité, fraternité… créativité  !

Mais ne tablons pas là-dessus et tirons plutôt les leçons utiles pour la France et l’Europe des troubles outre-Atlantique. Les partis d’extrême droite donnent l’apparence du changement, parce qu’en face, les partis dits de gouvernement traditionnels n’ont pas su se renouveler. Ni dans les discours, ni dans la forme. Eux non plus ne sont aucunement le lieu du renouvellement qu’ils promettent et que le public, rompu à la démonstration de l’innovation constante dans tous les domaines, attend légitimement. Par défaut, ce sont ceux qui donnent l’apparence du changement qui paraissent les plus à même de l’amener.

Pour éviter l’arrivée d’autres Trumps au pouvoir, il va falloir faire ce que tant d’autres secteurs ont appris à faire : renouveler complètement notre logiciel politique en plaçant au cœur de notre système politique la co-création et son débouché pratique, l’innovation comme priorités absolues. Des entrepreneurs, des designers, des artistes, des scientifiques, ont appris à maîtriser les ressorts de l’innovation collective. Il est temps de nous y mettre en politique. Les signaux donnés au cours de la campagne présidentielle française montrent que certains candidats ont capté l’envie d’une autre méthode, d’une meilleure écoute et implication. De nombreuses initiatives de la société civile n’attendent que d’être déployées. Evitons le syndrome Désir d’Avenir. Transformons l’essai en rénovant vraiment nos modes de gouvernement pour placer la créativité au pouvoir. La démocratie sera radicalement innovante, et vite, ou elle ne sera pas.

cc Stephen Boucher, auteur du Petit manuel de créativité politique – Comment libérer l’audace collective, Directeur général de consoGlobe.com

Illustration : cc Gage Skidmore