« Il faut innover pour ringardiser les autres », Isabelle Durant

Isabelle Durant a été la première ministre Ecolo d’un gouvernement fédéral belge, de 1999 à 2003, dans le gouvernement de Guy Verhofstadt. Elle a ensuite été députée européenne, et Vice-Présidente, notamment en charge des processus de consultation du Parlement européen. Elle est aujourd’hui députée fédérale belge et échevin dans la commune de Schaerbeek. Interview conduite le 10 septembre 2016 à Bruxelles.

Stephen Boucher – Après ma présentation du propos du livre, quelle est ta réaction à chaud ?

Isabelle Durant – Il y a un grand besoin de créativité en politique, mais ceux qui sont créatifs sont en dehors du champ. En politique, il n’y a pas que les partis qui font les choses plus ou moins bien et qui tournent sur eux-mêmes, qui ont peur de l’avenir. Il n’y a pas non plus de renouvellement des militants ni des idées. Ils travaillent avec des méthodes traditionnelles de consultation, même si les formes changent un peu. Et à côté, il y a tout un monde autre, avec un mur transparent entre les deux, un monde qui a décidé de faire sa vie à côté des partis.

La question, c’est « est-ce que ces acteurs ont une vocation disruptive en faveur d’un autre modèle ? ». Les créateurs parlent un peu entre eux, mais ne sont pas en demande de la politique, et vice versa. Je ne critique pas, j’ai participé à ce système pendant des années, et le système n’est pas sexy, pas enthousiasmant.

A travers ce mur transparent, on peut se regarder, mais ces personnes ne s’occupent pas de la politique au sens traditionnel. Certains plus militants partent sur des projets plus écologiques, ou à gauche.

 

« Les partis se vivent comme les outils de l’influence et sont dans leur version idéologique des prédicateurs. »

 

Stephen Boucher – Quel peut être le rôle des partis face à ces « dérives démocratiques » ?

Isabelle Durant – En Belgique, on souffre encore de partitocratie, c’est là que tout se décide. Être président de parti, c’est avoir plus de pouvoir que le premier ministre. C’est lui qui fait les majorités, qui place les gens partout. Mais on aura toujours besoin de partis pour organiser le travail parlementaire. On a toujours besoin de politique, de partis politiques, mais à un moment ils doivent complètement changer dans leur relation avec l’extérieur. Aujourd’hui les partis se vivent comme les outils de l’influence et sont dans leur version idéologique des prédicateurs, peu importe la tendance. Mais plus personne n’écoute les prédicateurs, sauf les populistes.

Stephen Boucher – Comment organiser alors la réponse ?

Isabelle Durant – Les politiques doivent être des facilitateurs bienveillants, pas des régulateurs forcenés, contrôlant l’accès aux subventions, etc. Mais cette bienveillance nécessite un peu d’humilité. Or, cette bienveillance ne passe pas par de nouveaux cadres, mais par un coup de pouce ici, une reconnaissance fiscale là, mais il ne faut pas faire un nouveau statut pour tous ces gens. Il faut soutenir les innovateurs sans les récupérer. On devrait sortir de tous les statuts habituels pour faire un statut unique, où tu peux passer de l’un à l’autre plus flexiblement dans ta vie. Ce n’est pas évident quand on voit les difficultés à modifier les statuts existants…

 

« Le politique devrait être un animateur… Mais c’est antinomique avec la conception d’aujourd’hui du pouvoir où il faut être grande gueule pour exister. »

 

Stephen Boucher – Comment les politiques eux-mêmes peuvent-ils devenir plus créatifs ?

Isabelle Durant – Au cœur du pouvoir, les administrations sont plus créatives que les ministres qui en ont la tutelle. Il faut des ministres bien sûr ! Il faut des choix sur la base d’élections. On ne peut pas laisser les administrations s’autogérer. On ne peut pas travailler hors du politique dans les administrations. Mais dans les grosses administrations, il y a des choses intéressantes qui se passent, de manière transversale, c’est une tendance croissance, mais on n’est pas dans la politique politicienne.

Stephen Boucher – Qu’en penses-tu si j’affirme que l’État doit se voir comme catalyseur de créativité issue au sein de ses institutions et au dehors ?

Isabelle Durant – Le politique devrait être un animateur, avec des méthodes qui associent, qui croisent, qui expérimentent, pour faire émerger une position, voire une posture. Mais c’est antinomique avec la conception d’aujourd’hui du pouvoir où il faut être grande gueule pour exister. Les élus et les citoyens ont des attentes contradictoires : ils veulent à la fois des réponses simples, et des réponses nuancées. Mais ceux qui apprécient les discours simples ne sont pas les mêmes, et faire plus de 50% aux élections avec ceux qui veulent des réponses nuancées, c’est pas évident. Ça ne marche certainement pas si on dit « c’est plus compliqué que ça ». Conclusion : il faut innover pour ringardiser les autres.

Stephen Boucher – Justement, comment fait-on ?

Isabelle Durant – On travaille à Schaerbeek avec Sébastien Arbogast, avec la méthode Lean, qui est une méthode très itérative : on va de l’intuition aux besoins pour voir si l’intuition est confirmée ou non. Par exemple, ici on a un problème très classique d’accueil des jeunes enfants. Ce que tous les programmes politiques vont dire, c’est « on va créer une ou deux crèches par an ». La méthode que nous employons vise tout simplement à rencontrer les gens. Il ne s’agit pas d’une méthode très compliquée, très scientifique, mais il s’agit d’aller vraiment à la rencontre, et alors il y a plein d’autres attentes qui sortent.

 

« On ne se met pas en capacité de se transformer complètement. »

 

Par exemple, certains ont plutôt un problème de mobilité, ou de savoir que faire avec les enfants quand on est seul, certains chômeurs ont d’autres problématiques autour de la garde des enfants. Donc on proposera de nouvelles places de crèche, mais avec ce dialogue on invente aussi de nouvelles réponses. Ça prend pour l’instant la forme d’un lieu, ni crèche, ni halte garderie, où on peut trouver de l’aide pour les enfants, mais aussi où les parents vont pouvoir s’aider eux-mêmes entre eux, un lieu de vie que les gens pourront s’approprier, s’échanger. Puis on va continuer à reconsulter, valider. Le projet deviendra donc plus fort, plus original. Et, autre bénéfice, les personnes consultées vont devenir prescriptrices pour les élections autour d’elles…

Il faut transformer les acteurs prédicateurs, qu’ils sortent de la prétention que leur confère l’appartenance à un parti. Petit à petit, les partis changeront d’approche. Les Ecolos, on devrait être ceux qui innovent le plus. On a l’écolab, mais on emballe un truc dans lequel on fait un congrès de parti normal, on fait des choses classiques avec une nouvelle appellation. Mais on ne se met pas en capacité de se transformer complètement.

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