Programmes électoraux : « sortons de la stratégie des spaghettis qu’on jette sur le mur pour voir ceux qui collent », Sébastien Arbogast

Sébastien Arbogast est consultant en prospective et management à Epseelon, et spécialiste de la méthode de management lean. Il intervient actuellement auprès du groupe Ecolo de la commune bruxelloise de Schaerbeek, l’une des 19 communes de Bruxelles, pour l’aider à élaborer un programme électoral renouvelé en amont des prochaines échéances électorales. Interview conduite le 12 août 2016 par Skype.

Stephen Boucher – Comment en êtes-vous venus à cette expérimentation dans votre parcours ? Et pourquoi ce recours à la méthode lean issue du monde industriel à des enjeux et acteurs politiques ?

Sébastien Arbogast – Je suis ingénieur informatique de formation mais entrepreneur dans l’âme. Depuis 2011, j’ai lancé mes propres initiatives, dont des outils méthodologiques sur le Lean Startup dont l’objectif est d’appliquer principes philosophiques de la stratégie lean développée par Toyota et les Japonais dans les années 1960, dans l’entrepreneuriat et au-delà. Le principe central est d’éviter le gaspillage. Dans l’industrie c’était le stockage, ça coûte de l’argent. C’est généralisable dans d’autres domaines, notamment en informatique où le gaspillage consiste à développer des choses qui ne seront pas utilisées, créer de la doc qui ne sera pas lue… Il y a donc plein de domaines où on peut faire du lean : il s’agit d’éviter d’investir dans des développements qui ne seront pas rentables, ce qui vaut en politique.

J’ai appliqué cette méthodologie à Nest-Up, avec Olivier Verteck il y a trois ans, on y suit des start-ups, on les forme au lean startup, on les coache comment les appliquer dans leur contexte. Comme Isabelle [Durant, conseillère communale et député Ecolo à Bruxelles] connaît bien Olivier, on a été mis en contact pour voir dans quelle mesure certains nos principes et outils pourraient être applicables à une approche politique.

C’est l’aspect rigoureux et méthodique qui différencie le lean d’approches plus intuitives. Une façon d’illustrer ce point serait d’expliquer que le canevas [permettant de cartographier les problématiques, propositions, etc, cf. capture d’écran ci-dessous] sert à modéliser des hypothèses par rapport au mode de vie et aux attentes du citoyen, et que ces hypothèses sont confirmées ou infirmées méthodiquement grâce à des expérimentations telles que les interviews avant d’être intégrées dans un programme ou de faire l’objet de mesures concrètes, le but étant de maximiser l’impact des mesures prises.

programmes électoraux canevas
Canevas

Stephen Boucher – Concrètement, comment ça se passe ?

Sébastien Arbogast – D’ordinaire, l’élaboration d’un programme politique, c’est juste une série de propositions top to bottom, à partir d’une idéologie : on propose et on espère que ça va plaire. Dans le lean startup, on rompt avec cette stratégie des spaghettis qu’on jette sur le mur pour voir ceux qui collent, et on part de la demande des citoyens : plutôt que de pousser le programme, on part des besoins des citoyens, pas par démagogie, mais pour mieux comprendre leurs problèmes au quotidien, et donc générer des solutions à des problèmes bien identifiés, avec ensuite des choix selon des partis pris politiques.

La 1ère étape, c’est de définir à qui on s’adresse. Dans un cadre politique, on essaie par défaut de s’adresser à tous les citoyens, mais si on s’adresse à trop de monde, on se disperse, c’est difficile d’apprendre, on mélange les expériences (des retraités avec les jeunes étudiants…), on ne sait pas si ce qu’on propose est adapté ou non. Le point de départ, c’est donc de repartir du groupe de base avec pour objectif non pas de satisfaire mais d’apprendre un maximum. Après, on peut élargir la cible de proche en proche.

On va donc lister tous les types de citoyens auxquels on pourrait vouloir s’adresser, on va définir des « customer persona » [typologie de citoyens], une centaine, puis on va en identifier quelques uns sur lesquels ont a un ressenti intuitif, les plus prometteurs pour commencer.

La 2e étape, c’est d’adapter l’outil du « canevas » tiré du lean startup, qui se pose en miroir par rapport au classique business plan, un gros document que personne ne lit jamais, impossible à mettre à jour. Le canevas doit être évolutif, il faut un outil qui permette de visualiser et de faire évoluer le modèle économique. Parce que le modèle va évoluer en fonction de la cible. On commence par un travail de brainstorming a priori, sur la base de ce que croient les organisateurs, servant d’hypothèse pour aller ensuite valider auprès de la cible.

On a appliqué ce modèle du canevas au modèle politique, en enlevant les composantes économiques de rentabilité qui n’étaient pas pertinentes, en les remplaçant par le degré d’influence des personnes à qui on s’adresse, les canaux par lesquels on peut atteindre les personnes, et en représentant en une seule page tous les aspects qui vont définir un programme politique dans son ensemble, pour faire évoluer ensuite au fur et à mesure qu’on comprend mieux la cible et qu’on valide les hypothèses émises au départ – parce que ce ne sont pas des propositions au départ, mais des hypothèses. Ce qui permet d’éviter des gaspillages : on ne va pas mettre en place des mesures qui ne vont pas servir car ne correspondant pas aux besoins des citoyens.

A partir de trois premières cibles, on fait une première approche de leur programme. On obtient donc trois premiers canevas, que l’on va trier selon leur « niveau de douleur » (à quel point ces problématiques sont importantes pour la cible envisagée), leur accessibilité (à quel point on peut accéder à ces personnes facilement), leur pouvoir de prescription (dans quelle mesure une fois qu’on a réussi à résoudre le problème, les personnes concernées pourront en parler autour d’elles) et le nombre d’électeurs potentiels dans cette catégorie, critère qui a le moins de poids pour éviter de faire de la démagogie. L’objectif premier n’est pas d’acquérir un maximum d’électeurs, mais de mieux comprendre.

Dans ce cas-ci, on a identifié trois cibles : les parents de jeunes enfants, les entrepreneurs locaux (commerçants, libéraux…) et les propriétaires occupants. On a commencé à remplir des canevas, par exemple pour les jeunes parents, à tester les hypothèses par des interviews en live (« customer interviews »), en allant voir des gens. On évite les sondages, parce qu’on découvre plus ainsi qualitativement. On explore des hypothèses auprès d’un petit nombre avec une approche qualitative en détectant des signaux dans le verbal ou le non verbal. Le script d’interview est assez lâche, le plus ouvert possible, pour laisser de la place à l’interviewé, pour amener des choses qu’on n’aurait pas anticipé. Et on confirme ensuite quantitativement, par sondage.

Stephen Boucher – Et à ce jour, quels sont vos résultats ? Est-ce qu’on constate une plus grande diversité des mesures envisagées, comment diffèrent-elles qualitativement ? Constatez-vous une différence sur le diagnostic et sur les solutions ?

Sébastien Arbogast – On cherche à mieux comprendre les problèmes, et les personnes interviewées proposent aussi des solutions, mais on peut se retrouver face au syndrome d’Henry Ford, qui a dit « si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils m’auraient dit des chevaux plus rapides ».

Quand on a une meilleure compréhension des problèmes, plus fine et précise, on arrive à des solutions qui sont minimalistes, on ne cherche pas à résoudre tous les problèmes du monde, mais les problèmes sont bien identifiés. Comme dans les lean startups, typiquement les solutions sont informatiques ou logiciels, mais plutôt que de développer les fonctionnalités à foison, on ne va développer que les fonctionnalités qui répondent au problème identifié. Ici aussi on ne va pas ratisser large pour espérer que dans le lot 10% des mesures convainquent, mais consacrer notre énergie à une ou deux mesures efficaces.

On est dans un travail itératif. On dessine un premier canevas, avec une première série d’interviews, une dizaine en général, on évalue ce qu’ils peuvent confirmer ou infirmer, puis on trie. Les critères sont :

  1. Est-ce qu’on a bien défini notre cible ?
  2. Est-ce que les problématiques sont très fortement pertinentes ? C’est-à-dire qu’on va essayer de distinguer les « must have vs. nice to have« . Un client ne paiera pas pour un « nice to have« . Idem dans un cadre électoral, l’électeur ne votera que si on lui apporte des solutions à des vrais problèmes, pas pour des choses avec lesquelles il se débrouille. Donc, dans notre programme, il va nous falloir un ou deux « must haves« .
  3. Il nous faut suffisamment d’interviews – au moins une dizaine – pour éviter les biais de connaissance. Le processus dans son ensemble a commencé il y a un an, notre objectif est d’aboutir à des solutions d’ici la fin de l’année.

Stephen Boucher – Que pensez-vous de la campagne électorale actuelle en France ?

Sébastien Arbogast – Les candidats traditionnels utilisent des meetings, des consultations pour alimenter directement leurs propositions, c’est plus une démarche « démagogique » du type « ah vous voulez telle solution, on va vous l’amener ». Il ne s’agit pas de quelque chose auquel vous n’aviez même pas pensé mais qui serait plus réaliste.

Sur la primaire.org, la démarche est beaucoup plus sociale, ancrée dans le feedback des gens, ce sera intéressant de voir ce qui sortira.

Stephen Boucher – Pourquoi vous être engagés dans cette démarche ?

Sébastien Arbogast – Je suis intéressé personnellement de faire cette expérience pour voir si les outils pour entrepreneurs peuvent être utilisés en politique. Mais j’ai une préférence personnelle pour une approche encore plus radicale, utilisant les nouvelles technologies, par exemple ce qui se passe en Amérique Latine avec Democracy.os, sur base d’un candidat qui écouterait tout ce que les citoyens voudraient, ce qui n’a pas fonctionné. Je suis aussi intéressé par la blockchain, avec un vote électronique plus sécurisé pour envisager une démocratie différente, la démocratie fluide : sur des sujets sur lesquels on ne se sent pas à l’aise pour statuer, on fait confiance aux gens qu’on estime plus compétents.

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