Les PdG sont-ils vraiment plus créatifs que les politiques ?

On cite souvent les entreprises comme modèle pour l’innovation. Sont-elles vraiment plus novatrices ?

L’ancien maire de la ville de New York (2002-2014) et homme d’affaire multi-milliardaire, Michael Bloomberg a créé la ville à son image. Quand il arrive en 2002, il installe son bureau au milieu de celui de ses collaborateurs, dans un open space. Il gère la ville comme il a géré Bloomberg. Il instaure un numéro unique pour tous les services de la ville, depuis copié dans d’autres villes. Le budget est équilibré en 2015 pour la première fois depuis des décennies. 22 des 25 meilleures écoles de l’État de New York sont dans la ville elle-même. Le taux de criminalité enregistré en 2013 a été le plus faible depuis 1950. Des mesures audacieuses ont été introduites pour lutter contre l’obésité : interdiction large de la cigarette, avec une baisse de la consommation de tabac d’un tiers en 12 ans, interdiction des gras trans, tentative d’interdire les portions trop grandes de boissons sucrées. Des quartiers entiers ont changé de manière drastique. Les fronts de mer désaffectés de Brooklyn, Williamsburg, et Long Island, autrefois dominés par les entrepôts abandonnés, ont été réimaginés, avec des parcs pour les familles et des espaces pour les touristes. Son approche a été guidée par l’idée qu’il fallait attirer la classe créative, pour créer une base fiscale stable. L’effort sur les personnes à revenus modestes est toutefois critiqué, les loyers étant aujourd’hui très élevés. Les instructions à la police ont été jugées discriminantes pour les minorités. Les bonnes écoles sont surtout occupées par les enfants de familles riches.

Ne pas idéaliser la capacité d’innovation des entreprises

Le bilan est donc très positif pour les personnes disposant de moyens, nettement moins pour les autres. Les avancées en matière de santé sont vues comme particulièrement positives et dues à son savoir-faire acquis dans le secteur privé. Faut-il en conclure que les PDG sont de meilleurs gestionnaires, capables d’apporter de meilleures solutions plus vite ? « Bloomberg, pour moi c’est un des grands de ce monde par sa capacité à allier une vision et la capacité de faire », affirme Pascal Lamy. Mais il n’y a aucune règle en la matière. Sir James Dyson a été reconnu par plusieurs distinctions honorifiques et est la 380ème personne la plus riche du monde, avec une fortune de 3,7 milliards de dollars, selon le classement Forbes[i]. Il est très fort en design industriel, mais pas forcément en conception des politiques publiques.

Il serait en réalité réducteur d’encenser la capacité des entreprises à être innovantes et de ne pas voir celle des acteurs publics. « Angela Merkel », affirme Roland Kupers, « est sans aucun doute une femme politique très créative, mais elle ne reçoit pas de reconnaissance pour cela, elle a l’image de la « Mutti ». » Ce spécialiste de la complexité nous enjoint donc à ne pas idéaliser la capacité d’innovation des entreprises : « Le secteur privé isole une partie du monde, par nature extrêmement complexe, pour ne travailler que sur un petit morceau. Les entreprises mettent donc un cache pour réduire la complexité du monde et pour en faire un système qui est simple et, ainsi, créer une solution linéaire, ce qui ne sera certes pas facile, mais plus simple, et son travail sera de rendre cette petite portion de la réalité extrêmement efficace. Il s’agit ainsi bien souvent de faire preuve d’efficacité, pas de créativité. » D’autant que, Roland Kupers le rappelle, « aucune solution politique n’est parfaite, chacune présente toujours des inconvénients ». Nous voilà prévenus.

Roland Kupers s’insurge donc contre l’idée qu’un PdG serait par nature plus à même de mener un effort créatif qu’un responsable politique, même s’il reconnaît que certaines entreprises sont très innovantes : « Nous célébrons tellement la créativité du secteur privé. Même Trump disait : « Je suis le CEO à succès d’une entreprise, donc je peux prendre la tête du pays mieux que quiconque ». Mais la tâche est différente. En affaires, il s’agit avant tout d’efficacité. (…) Une entreprise va faire faire quelque chose de très précis incroyablement bien et vous fournir ce bien ou service. » Mais ce que nous apprend surtout l’industrie, au-delà du fait qu’elle n’est pas foncièrement plus inventive que le secteur public, c’est qu’elle a fait l’effort d’organiser consciemment, avec stratégie, le développement de l’innovation. Ceci doit servir de leçon à tous ceux désireux de s’attaquer aux problèmes politiques, surtout parce qu’ils sont plus complexes que ceux de l’industrie.

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[i] Lu le 23 juillet 2016 : http://www.forbes.com/profile/james-dyson/