L’Agora Energiewende, ou comment trouver la créativité dans la complexité

Dimitri Pescia est Senior Associate European Energy Cooperation à l’Agora Energiewende, une structure créée à l’initiative de deux fondations, en coopération avec le gouvernement fédéral allemand. Son site explique : « L’Agora Energiewende développe des approches scientifiquement fondées et politiquement réalisables pour assurer le succès de l’Energiewende. Nous nous considérons comme un laboratoire de réflexion et de politique, centré sur le dialogue avec les acteurs de la politique énergétique. Avec les parties prenantes des politiques publiques, de la société civile, des entreprises et des universités, nous développons une compréhension commune de l’Energiewende [la transition énergétique], de ses défis et de ses pistes d’action. Nous accomplissons ceci avec un maximum d’expertise scientifique, orientée vers des buts et des solutions, et dépourvue de toute considération idéologique. »

Cet interview, effectuée par téléphone le 19 octobre 2016, a contribué à l’un des cas du chapitre 5.

Stephen Boucher – Partages-tu l’analyse que le moteur de la transition énergétique allemande, c’est avant tout une motivation intrinsèque forte, mue par une vision partagée d’un autre avenir, permettant de ne pas être bloqué par les contingences immédiates ?

Dimitri Pescia – Effectivement, la transition énergétique en Allemagne n’a pas débuté au lendemain de l’accident de Fukushima. La première loi de sortie du nucléaire a été adoptée en 2001. Cette loi a a été ajustée en 2010, les libéraux et conservateurs allemands cherchant à modérer le rythme de la transition, mais après l’accident de Fukushima, on est fondamentalement revenu aux décisions de 2001, qui elles-mêmes faisaient suite à un consensus établi dans la durée depuis les années 80-90. Effectivement, cette loi répond à une motivation intrinsèque de la société allemande de sortir du nucléaire. Le driver fondamental a deux composantes : refuser une énergie nucléaire jugée coûteuse et dangereuse et développer une énergie propre alternative alternative. Les raisons historiques et socio-culturelles sont propres à l’Allemagne. Elles s’expliquent notamment par une perception du risque en général, et du risque nucléaire en particulier, qui est différente de celle de la société française. La décentralisation des structures de décisions ainsi que les enjeux  d’indépendance énergétique et géopolitique ont également joué un rôle majeur. Rappelons que l’Allemagne n’a pas développé de programme nucléaire militaire, conséquence des drames de la seconde guerre mondiale, mais que durant la guerre froide, des ogives nucléaires américaines ont été installées sur le territoire allemand. Combattre le nucléaire militaire, et par voie de conséquence le nucléaire civil, constituait pour les Verts historiques allemands, la voie vers davantage d’indépendance géopolitique. Cette aspiration s’est renforcée après l’accident de Tchernobyl de 1986 et s’est diffusé vers des pans de plus en plus larges de la société allemande. C’est le véritable point de départ d’une nouvelle narration, du désir d’un avenir énergétique différent, qui a été d’une certaine manière précipité au-lendemain de l’accident de Fukushima.

SB – Partages-tu ensuite la notion que l’Energiewende a permis de trouver les solutions pour avancer vers sa vision, pas évidents au départ, en élargissant le problème ?

DP – L’élan de la transition énergétique allemande est plutôt au départ une volonté de simplification : on veut abandonner une technologie sur laquelle il n’y a plus de consensus social, et on mise sur de nouvelles technologies renouvelables, en particulier éoliennes et PV, qui finalement parviennent à remporter la bataille de la compétitivité coût. Donc, d’abord on simplifie le débat. Mais après, tu as raison, on rentre dans une phase qui nécessite de repenser le modèle énergétique de manière plus large. On « complique » le problème en élargissant son cadre, à la fois sur le plan géographique, mais également en pensant la transition au-delà du secteur électrique. D’abord, on se rend compte que pour mettre à profit cette transition, il faut l’intégrer dans une politique énergétique et climatique plus large, à la fois européenne et internationale. Le couplage des systèmes électriques européens facilite en effet l’intégration des énergies renouvelables intermittentes, car leurs fluctuations ont tendances à se compenser à la maille régionale. L’autre élargissement consiste à graduellement penser la transition énergétique dans tous les secteurs de l’économie : l’électricité, mais aussi la chaleur renouvelable, et les transports, avec les véhicules électriques, alors que ces secteurs étaient pensés de manière segmentée ».

Sur le plan sociétal et politique, il faut aussi dire qu’en Allemagne on a tendance par nature à viser le consensus sociétal. Il y a une tradition des négociations où l’on met l’ensemble des négociateurs autour de la table.

SB – Justement, la structure à laquelle tu appartiens, l’Agora Energiewende, est exemplaire de ce point de vue, car elle permet de se concentrer sur la vision de long terme, tout en ne s’écharpant pas prématurément sur les points de blocage.

DP – Typiquement l’Agora Energiewende permet de faire émerger des solutions, c’est une façon d’éclairer des choix complexes, sur la base d’analyses non-partisanes, et de traiter le problème de manière large avec l’ensemble des parties prenantes. Il n’y a pas de structure véritablement similaire ailleurs. La spécificité de l’Agora Energiewende, c’est son Conseil qui se réunit de manière informelle à haut niveau, afin de discuter en commun des solutions de transition énergétique, au-delà des jeux de lobbies. Ces solutions, une fois qu’elles seront dans le débat public, progresseront donc plus vite. Ça marche parce qu’il y a un consensus sur les objectifs de long-terme qu’on ne conteste dans la société. On débat du rythme, de modalités précises, mais il y a un consensus sur la vision, c’est le moteur intrinsèque. Dans ce contexte, Agora Energiewende est devenu un acteur de référence du débat, également grâce à l’indépendance et la qualité de ses analyses de structure exactement similaire ailleurs. La spécificité de l’Agora Energiewende, c’est son Conseil qui se réunit de manière informelle à haut niveau, afin de discuter en commun des solutions de transition énergétique, au-delà des jeux de lobbies. Ces solutions, une fois qu’elles seront dans le débat public, progresseront donc plus vite. Ça marche parce qu’il y a un consensus sur les objectifs de long-terme qu’on ne conteste dans la société. On débat du rythme, de modalités précises, mais il y a un consensus sur la vision, c’est le moteur intrinsèque. Dans ce contexte, Agora Energiewende est devenu un acteur de référence du débat, également grâce à l’indépendance et la qualité de ses analyses.

Par cette démarche – indépendance des analyses pour éclairer le débat et consensus sociétal autour d’une vision qui permet de se mettre autour de la table sereinement – des décisions ont pu être prises pour la mise en œuvre de la vision. As-tu pu constater des politiques en résultant qui étaient à la fois originales et efficaces, que tu n’aurais peut-être pas anticipées en amont ? En quoi étaient-elles créatives selon toi ?

L’Agora Energiewende a contribué de manière très significative à la reconnaissance, dans le débat public allemand, que les énergies photovoltaïques et éoliennes étaient le futur de la transition énergétique. Cette vision, loin d’être idéaliste, a été construite sur la base d’analyses approfondies et d’échange avec les acteurs. Elle a conduit à une modification importante du cadre législatif encadrant les énergies renouvelables en Allemagne.  Par ailleurs, « It’s all about wind and PV » est depuis devenu un leitmotiv des transitions énergétiques dans de nombreux autres pays. Les baisses de coûts de ces technologies observées ces dernières années sont impressionnantes. Elles les rendent aussi compétitives, voire davantage, que les technologies conventionnelles (charbon, gaz, nucléaire).

Autre exemple, les propositions d’Agora Energiewende en faveur d’un consensus allemand sur la question du charbon. Le charbon est le talon d’Achille de la transition énergétique allemande. On ne peut pas être à la fois le pays des énergies renouvelables et rester un pays charbonnier. Dans ce contexte, Agora Energiewende a proposé un plan de sortie du charbon en onze mesures, afin de faciliter l’émergence d’un consensus entre acteurs en faveur d’une sortie du charbon. Nos propositions ont monopolisé le débat public, alors que le gouvernement fédéral cherchait plutôt à éviter cette question, dans un contexte d’approche électoral. L’indépendance de nos propositions, et l’assise consensuelle de l’approche, a permis de relancer ce débat de manière constructive en Allemagne. Cette question reste épineuse, mais des jalons sont désormais posés, afin de faire un émerger un consensus sur le moyen-terme.

Enfin, de manière générale, nos efforts en matière de transparence et de communication ont contribué à éclairer plusieurs pans du débat énergétique, en particulier sur la question des coûts de la transition, et de leur allocation entre acteurs. L’opacité et la « complication volontaire » nourrit les jeux d’acteurs et alimente la résistance au changement. Dans un monde toujours plus générateur de données, il est essentiel non-seulement de diffuser ces données, mais également de leur donner sens, à destination du plus grand nombre, ce que nous essayons de faire.

Pour aller plus loin : le site de l’Agora Energiewende.

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